Bienvenue dans le «centre névralgique» du réseau de distribution électrique. Dans cet immeuble de plain-pied discret, mais très sécurisé, de la banlieue d’Orléans, Sébastien Sarrazin fait le tour du propriétaire. L’agence de conduite régionale (ACR) d’Enedis dans la région Centre-Val de Loire, qu’il dirige, est l’une des vingt-huit «tours de contrôle» du réseau de distribution d’électricité français, c’est-à-dire les lignes moyenne et basse tension (20 kV et 400 V). Chacune de ces entités a pour mission de superviser les flux d’électricité à l’intérieur d’une zone géographique bien définie, pour s’assurer que les quelque 37 millions de clients métropolitains d’Enedis ne subissent pas de coupures de courant intempestives.
S’y relaient en permanence vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, une vingtaine de conducteurs de réseau. Grâce à six écrans d’ordinateur leur offrant une vision complète de l’architecture du système électrique, ces techniciens anticipent et réparent les coupures d’électricité, en télécommandant les installations à distance et en concertation avec les employés d’Enedis déployés sur le terrain. Dans les prochaines semaines, pourtant, le travail de ces employés pourrait être amené à évoluer dans une nouvelle direction. «D'ordinaire, l'objectif d'Enedis n’est pas d’organiser des coupures…», sourit, un brin gêné, Sébastien Sarrazin. Et pourtant, «c’est d’ici que l’on va pouvoir décider d’isoler des tronçons électriques», commente-t-il. Comprendre : délester certaines lignes électriques en cas de déséquilibre entre la consommation en électricité et la capacité de production hexagonale.
Un changement de paradigme pour Enedis
C’est la question qui est sur toutes les lèvres à l’approche des mois de froid : les Français subiront-ils dans les toutes prochaines semaines leurs premiers délestages tournants? «Il ne faut pas céder à la panique !», s’est exclamé Emmanuel Macron dans les colonnes du Parisien, de retour d’une visite aux Etats-Unis. «On fait tout notre possible pour l’éviter, ça, c’est clair», confirme-t-on chez Enedis. Mais la peur n’écarte pas le danger. Selon RTE, des coupures organisées ne devraient pas intervenir courant décembre. Mais le mois de janvier s’annonce un véritable test pour la résilience du réseau électrique français, en fonction des aléas météorologiques. Conséquence : «les efforts de sobriété seront d’autant plus à privilégier en début d’année 2023», précise-t-on côté Enedis.
Dans ce contexte particulier, l'entreprise met un point d’honneur à se préparer. «Nous avons intensifié les exercices», détaille Sébastien Sarrazin en se baladant dans l’open space où résonnent régulièrement des alarmes sonores informant d’un incident sur le réseau. En 2021, un seul exercice de délestage d’ampleur nationale avait été organisé. Cette année, on en est déjà à quatre. Et un cinquième est prévu, en collaboration avec RTE et le concours des préfets vendredi 9 décembre. Tout est mis en oeuvre pour éprouver la résistance du réseau et se préparer à toute éventualité. Car délester ne s’improvise pas.
Sébastien Sarrazin nous en fait la démonstration, à l'aide d’une maquette réalisée par ses employés et posée «sur une table qu'[il a] achetée chez Ikea». Concrètement, en cas d’Ecowatt rouge, synonyme de tension sur le réseau, RTE peut envoyer des ordres de délestages temporaires, destinés à préserver l’équilibre global du système. «Le monde d'Enedis commence a partir du poste source», qui se trouve à la jonction entre le réseau de transport (haute tension, 90 000 volts) géré par RTE et le réseau de distribution (moyenne tension, 20 000 volts). «Ce sont les disjoncteurs dans ces postes de transformation, qui desservent chacun une ligne électrique, que l’on va qu'on va couper en cas de besoin», détaille le chef d’agence.
Des délestages aux règles bien définies
Dans le détail, si le gestionnaire du réseau de transport RTE estime qu’un délestage est possible, il peut estimer l’ampleur des économies à réaliser et envoyer à Enedis des blocs de puissance (par tranche de 100 ou 200 MW) à délester. Ceux-ci sont répartis sur l’ensemble du territoire de la manière la plus homogène possible. «Une fois l’ordre reçu, nous avons une heure pour réaliser la construction d’une séquence de délestage», explique Thierry Sudret, directeur exploitation et systèmes d’Enedis. Ce travail est effectué par un algorithme, qui tourne en permanence au sein des serveurs, cachés sous haute surveillance dans l’une des salles du bâtiment. «Le délestage sera actionné le lendemain si le déficit de courant se confirme», poursuit Thierry Sudret. Dans ce cas de figure, Enedis se charge de couper consécutivement plusieurs départs de ligne moyenne tension, chacune délivrant du courant à environ 2000 clients.
Certaines règles, fixées en étroite collaboration avec les autorités, devront toutefois être respectées : en cas de coupure, celle-ci ne pourra pas excéder deux heures et aucun client ne devra être délesté à plusieurs reprises (d’où la notion de délestages «tournants», au cours desquels l'on interrompt successivement différentes lignes électriques). Par ailleurs, ces délestages ne pourront être réalisés qu'à l'intérieur de plages horaires précises : entre 8 heures et 13 heures le matin, et 18 heures et 20 heures le soir, soit les moments de la journée où la France consomme en règle générale le plus. «Certains clients et certaines personnes ne seront jamais délestés, soit parce qu'ils sont listés comme usagers prioritaires, soit parce qu'ils sont raccordés à une ligne qui alimente un usager prioritaire ou un site vital qui ne peut pas être coupé», précise le gouvernement. Au total, près de 40% des clients d’Enedis ne seront pas concernés.
Tous les industriels ne sont pas concernés
Qu’en est-il des entreprises, qui manifestent leur inquiétude quant au manque de visibilité face au risque d’arrêt de leur activité ? Sur les 500 000 entreprises reliées au réseau d’Enedis, seule une minorité devrait être en mesure d’échapper au délestage. Difficile encore d’en déterminer le nombre précis. Le travail des préfets pour identifier département par département les sites industriels à risque se poursuit. Pour rappel, les industriels électro-intensifs directement reliés au réseau de transport de RTE ne seront, eux, pas concernés.
«Mais le délestage dont on parle tant n’est pas inéluctable!», rappelle Thierry Sudret, soucieux d’apaiser les inquiétudes du grand public. Car les coupures n’interviendront qu’en dernier recours, si d’autres mécanismes imaginés en amont ne permettent pas de résorber le déficit d’électricité. Il y a d’abord les écogestes, qui continuent d’être mis en oeuvre aussi bien par les industriels que les particuliers, avec un recul de 8,3% de la consommation électrique constaté par RTE au cours de la semaine du 28 novembre par rapport à la moyenne des années 2014-2019. Plusieurs mécanismes de marché peuvent également être mis en place pour réduire les pics de consommation, comme l'interruptibilité ou effacement. Sans oublier le décalage de la chauffe des ballons d’eau chaude la nuit, qui permet d'économiser jusqu'à 2,4 GW de puissance.
Si tout cela ne suffit pas, il reste encore une mesure de sauvegarde avant d’en arriver au délestage : la baisse de 5% de la tension sur le réseau, dont l’effet est «quasiment immédiat avec une baisse constatée de 4% de la consommation», détaille Thierry Sudret. «Concrètement, on réduit la tension sur le réseau de 20 000 à 19 000 volts, ce qui se traduit par une baisse de 240 à 220 volts chez les clients. Cette baisse d’intensité est presque imperceptible pour les utilisateurs». Bref, Enedis est prêt à délester. Mais ne désespère pas d’y échapper.



