«Les coupures ne sont pas une fatalité». Malgré les mots choisis de Xavier Piechaczyk, le président du directoire du gestionnaire du réseau électrique français RTE, le risque de coupures organisées d’électricité au cours de l’hiver est bel et bien une possibilité. Depuis plusieurs mois, les autorités gouvernementales travaillent main dans la main avec RTE et Enedis pour élaborer un plan de réponse adéquat à actionner en cas de pic de consommation qui mettrait en péril l’équilibre du système électrique. Si le risque de black-out, c’est-à-dire l’effondrement complet du réseau, semble écarté, le gestionnaire du réseau de distribution Enedis affirme qu’«un risque élevé de tensions n’est pas à exclure sur le réseau électrique en janvier».
Dans un contexte gazier qui reste tendu en raison de la guerre en Ukraine, avec un parc nucléaire qui fonctionne à seulement 55% de sa capacité et un déficit hydraulique de l’ordre de 30%, la France n’est pas dans les meilleures conditions pour affronter les prochains mois de froid. Si des températures faibles venaient entraîner une consommation d’électricité supérieure à la capacité de production hexagonale, nous dépendrions alors de nos voisins européens pour importer du courant. Mais rien ne dit que Belgique, Allemagne ou Espagne seraient en mesure de nous fournir suffisamment de puissance pour passer la pointe de consommation. Dans ce cas de figure où l’électricité viendrait à manquer, RTE n’aurait alors d’autre choix que d’ordonner à Enedis d’opérer des délestages tournants, comme l’y autorise un arrêté du 5 juillet 1990.
Une coupure unique et limitée dans le temps
De manière générale, le gouvernement indique que le recours au délestage, qui serait une première en France, interviendrait pour une durée maximale de deux heures, et ne toucherait pas deux fois les mêmes clients. En clair, Enedis couperait successivement le courant sur certaines lignes électriques de moyenne tension (20 000 volts) qui distribuent le courant auprès des clients. Surtout, ces délestages ne pourraient être ordonnés que sur des plages horaires précises : entre 8 heures et 13 heures le matin et 18 heures et 20 heures le soir, soit les moments de la journée où la France consomme en règle générale le plus.
Alors, dans quelles conditions et selon quelles modalités les entreprises pourraient-elles être touchées ? La règle veut que tout le monde peut être concerné. Mais les préfectures mènent depuis plusieurs semaines une analyse au cas par cas pour définir quels sont les sites stratégiques qui méritent d’être protégés. A l’heure actuelle, les autorités ont dressé une liste d’environ 14 000 clients prioritaires en France. Au même titre que les hôpitaux, les commissariats ou les prisons, pour qui les coupures ne sont pas une option, certains sites industriels «à risque ou présentant un intérêt pour la défense nationale» seraient épargnés.
14 000 sites prioritaires non concernés
Dans ces circonstances, c’est le branle-bas de combat dans les différents secteurs industriels, qui veulent tous s’assurer de pouvoir continuer à produire, même en cas de pénurie de courant. C’est notamment le cas du secteur pharmaceutique. Depuis plusieurs semaines, Pascal Le Guyader, directeur général adjoint du syndicat professionnel Les Entreprises du médicament (Leem), milite pour une priorisation nationale, pour tous les types de production. «On est aujourd’hui à environ 70% de sites non-prioritaires, pour 30% de prioritaires», regrette-t-il auprès de L’Usine Nouvelle, précisant que «les discussions se poursuivent» avec les autorités compétentes.
«Il faut absolument maîtriser et limiter le nombre de clients prioritaires, met en garde de son côté Thierry Sudret, directeur exploitation et systèmes d’Enedis. Plus il y en a, plus ça limite le nombre de lignes électriques pouvant être coupées, et donc il devient plus difficile d’équilibrer le réseau». En effet, quand un site est déclaré prioritaire, la ligne électrique à laquelle il est relié ne pourra pas être délestée. Par effet d’opportunisme, les quelque 2000 autres clients (foyers ou entreprises) reliés à cette même ligne seront eux aussi épargnés. Au total, 38% des clients d’Enedis ne seront donc pas affectés.
Parmi eux, certains sites industriels non-prioritaires pourraient donc poursuivre leur activité. «La priorisation de l’électricité, sur le terrain, ça ne veut pas dire grand-chose, explique Pascal Le Guyader. Car si votre site industriel se trouve par exemple en amont d’un centre hospitalier, vous ne serez pas coupés». La belle affaire.



