Chronique

[Climato-éthique] La méthanisation agricole rattrapée par ses externalités négatives

Le 12 mai, Barbara Pompili et Julien de Normandie étaient auditionnés par la commission méthanisation du Sénat. L’occasion de comparer comment les deux ministres regardent, ou non, en face les sujets qui fâchent en matière de production de biométhane par les agriculteurs.

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Installation de méthanisation Marnay Énergie
Les porteurs de projet vont devoir réaliser une étude d’impact sur les émissions de gaz à effet de serre, entrants et transport compris.

Cela n’a rien d’évident de prime abord. Mais en matière de méthanisation agricole, le meilleur allié des agriculteurs pourrait bien être la ministre de la Transitons écologique, Barbara Pompili, et non leur ministre, Julien de Normandie. Pour ce dernier, en effet, un agriculteur n'est pas "un producteur d’énergie mais un gestionnaire de flux", a-t-il expliqué lors d’une audition de la commission méthanisation du Sénat le 12 mai dans une langue très technocratique.

Les agriculteurs apprécieront. Et en matière de mauvaises pratiques dans la production de biogaz, comme de se laisser tenter à vendre du maïs à une unité de méthanisation en mal d’approvisionnement plutôt que d’en nourrir ses vaches, ce serait aux chambres d’agriculture d’organiser ces flux sur leur territoire et non à l’État de réglementer. La limite des 15 % de culture énergétique prévue par la Loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015, suffit. Aux agriculteurs de s’arranger entre eux pour la respecter.

Coûteux pour l'Etat

Sans le contredire, la ministre de la transition écologique, auditionnée en même temps, a fait preuve d’une bien meilleure maîtrise du sujet… et de davantage d’empathie pour les agriculteurs qui se lancent dans la production de biométhane injectable dans le réseau. Il est vrai que c’est son ministère qui organise les groupes de travail sur la production de biométhane injectable dans les réseaux de gaz, fixe les objectifs de production dans la feuille de route énergie, la PPE, et a revu les tarifs d’achats à la baisse en octobre 2020. De 98 euros le mégawattheure en 2019, ils passeront à 75 €/MWh en 2023 et 60 €/MWh en 2028. "Il n’avait pas été révisé depuis 2011" et cela représente une enveloppe "de 18 milliards d’euros pour l’État", a rappelé Barbara Pompili aux sénateurs de la commission, sans toutefois préciser sur quelle durée. En septembre 2020, le site de son ministère ne parlait que de 13 milliards, mais d’ici à 2028. Par comparaison, les aides à l’éolien et au solaire s’élèvent à près de 8 milliards par an.

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Des "hésitations" et "ratés" de jeunesse...

Après avoir rappelé la place de ce gaz renouvelable dans la stratégie neutralité carbone de la France, qui affiche des émissions de 40 g de CO2 par kilowattheure contre 200 gCO2/kWh pour gaz naturel, la ministre a aussi reconnu des "hésitations" et des "ratés" dans la filière, qui n’est qu’au "début de son développement". Excusables, donc. Et, contrairement au ministre de l’Agriculture, elle n’entend pas oublier les externalités négatives de la méthanisation agricole, pour ne voir que les bons côtés. Car si la méthanisation, qui procure un revenu supplémentaire aux agriculteurs tout en produisant un digestat utilisable comme engrais naturel à partir de leurs déchets, elle produit également des nuisances, olfactives et sonores avec le balai des camions qui amène les intrants, et des pollutions, qui soulèvent de plus en plus de résistance chez les riverains et les ONG.

Un décret anti-nuisance

Plutôt que de laisser les agriculteurs gérer les oppositions et se retrouver dans la situation des porteurs de projets éoliens, la ministre a fait plancher ses équipes avec les acteurs du secteur. Résultat, un décret va être publié qui augmente la distance d’une installation avec un tiers de 50 à 200 mètres à partir du 1er janvier 2023, et 100 mètres pour les petites installations. Il imposera un contrôle semestriel des pièces d’étanchéité pour éviter les fuites de méthane dans l’atmosphère, et des capacités de rétention sous les installations pour éviter les pollutions des sols et des eaux.

Des mesures anti explosion et incendie sont également prévues. Enfin "si l’on veut avoir une acceptabilité, le pétitionnaire va aussi devoir faire une étude d’impact sur les gaz à effet de serre, tenant compte des transports", prévient la ministre. En clair, réaliser les porteurs de projets devront réaliser une analyse de cycle de vie complète du gaz produit par leur future l’installation tenant compte aussi des émissions des intrants avant leur arrivée.

Des "réflexions" dans la prochaine PEE

Certes, ce sont des contraintes et des coûts supplémentaires pour les porteurs de projets. Mais mieux vaut prévenir les litiges, que les guérir… Mieux vaut aussi anticiper les suivants. Car si produire du biogaz avec les déchets agricoles d’aujourd’hui, notamment le lisier, est tentant, ce n’est pas forcément durable dans le temps. « Quel impact auront les changements d’habitude alimentaire sur la filière ? », interroge la ministre, qui prévient déjà : "La baisse de la consommation de viande devrait à terme réduire le cheptel et donc faire évoluer la quantité d’effluents". Et "comment va évoluer la disponibilité de la biomasse avec le changement climatique ?" Bien malin qui peut répondre, mais, promis, ces questions feront l’objet de "réflexions plus précises" lors de la conception de la prochaine PPE, avance la ministre. Cette dernière dit aussi qu’elle lira avec beaucoup d’attention le rapport des sénateurs sur la méthanisation agricole. Au vu de leurs questions, les parlementaires semblent en effet avoir bien identifié que c’est dans le traitement des externalités négatives de la méthanisation que se joue son avenir.

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