Des services vitaux pour traverser la crise
La ruée vers les supermarchés l’a démontré, la première inquiétude en temps de crise est l’alimentation. "En "temps de guerre", nous avons une mission : nourrir la population, affirme la directrice générale de la coopérative laitière Prospérité fermière Ingredia, Sandrine Delory, à Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais). Il faut pour cela que tous les maillons de notre chaîne fonctionnent normalement."
En interrogeant la filière, L’Usine Nouvelle a identifié nombre d’industries discrètes, qui peuvent paraître superflues, mais sans lesquelles les grandes surfaces ne seraient pas ravitaillées en pâtes. Du blé dur au papetier qui fabrique les paquets, qui dépend lui-même des amidonniers, du fabricant de palettes au transporteur, la chaîne de valeur apparaît dans sa complexité. En étudiant la consommation en pleine crise du coronavirus en Chine et en Italie, le BCG a identifié trois phases.
À la période d’emballement, ce stockage outrancier qui oblige l’industrie agroalimentaire à raccourcir les assortiments, succède une phase d’adaptation. Il faut modifier les emballages pour les ajuster à l’e-commerce. La phase trois, à la fin du confinement, étant le jour d’après, où l’on s’apercevra que certains de nos réflexes d’achat sont durablement modifiés.
Energie, eau et déchets s’adaptent
L’énergie est en alerte depuis le mois de janvier. Fournisseur de combustible et de services aux centrales nucléaires, Orano maintient uniquement "les activités assurant la sûreté des installations et les activités critiques pour l’approvisionnement en électricité de nos concitoyens". RTE, qui gère les lignes électriques à haute et moyenne tension, a centré son plan de continuité sur les opérations de maintenance et d’équilibrage production-consommation. EDF s’est assuré que chacun de ses sites peut tourner pendant douze semaines avec 25 % des effectifs en moins, et deux à trois semaines avec 40 % de salariés manquants.
Dans les métiers de l’environnement, les missions sont priorisées. Suez a déployé des mesures de continuité dans tous les pays touchés par la pandémie. "Ce virus ne résiste pas plus que les autres aux procédés de désinfection en place dans nos usines de potabilisation (chlore, UV, ozone). Aucun cas de transmission par l’eau potable n’a été détecté", rassure un porte-parole du groupe. La protection des salariés est renforcée dans les 20 000?stations d’épuration françaises. Cruciale aussi pour ne pas aggraver la crise sanitaire, la collecte des déchets s’adapte à l’évolution des flux. Veolia a concentré ses collectes sur les ordures ménagères, "dont les volumes augmentent avec le confinement", au détriment de la collecte sélective et du recyclage, précise Anne Le Guennec, la directrice générale recyclage et valorisation des déchets. Les déchets hospitaliers seront plus systématiquement détruits et "moins bien triés", par précaution.
La métallurgie mobilisée pour sauver ses outils
Certaines usines ne produisent ni denrées alimentaires de base, ni médicaments. Mais elles opèrent en continu des équipements qui, s’ils s’arrêtent, risquent de ne pas redémarrer. C’est le cas chez ArcelorMittal, Eramet, Alvance Aluminium Dunkerque et Trimet à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie). Le secteur s’est mis en formation commando pour faire tourner des cuves d’électrolyse, des cokeries, des hauts fourneaux valant pour certains des dizaines de millions d’euros. "Certaines usines tournent depuis 120 ans, ce n’est pas un virus qui va les arrêter !", affirme Cyrille Mounier, le délégué général d’Aluminium France. Avec 15 % d’opérateurs absents, la majorité des usines fonctionnent encore. À 40 % de salariés manquants, "un seuil critique absolu est atteint", précise Cyrille Mounier. Alors, la filière a recensé les compétences clés, mis en place des formations pour rehausser la polyvalence des salariés et envisage même une "bourse aux compétences", qui permettrait de réaffecter sur les sites les plus sensibles les opérateurs de ceux qui peuvent s’arrêter. Y compris de l’acier vers l’aluminium. L’option de faire appel aux retraités du secteur commence à être évoquée. La crainte est désormais de manquer d’approvisionnements ou de débouchés, avec la fermeture massive des usines de l’auto, du ferroviaire et de la construction navale. L’interruption, même temporaire à l’heure où nous écrivons, de l’aéro inquiète aussi beaucoup.
La logistique et les transports de marchandises sont le liant entre toutes ces activités. Leur défaillance remettrait en cause la continuité de chacun des services vitaux du pays. "Les personnels sont extrêmement mobilisés pour approvisionner les magasins, et le taux d’absentéisme des entreprises de transport et de logistique n’a progressé que de 5 % à 10 %", fait valoir Alexis Degouy, le délégué général de l’Union des entreprises de transport et logistique de France. Et ce, malgré la fermeture de leurs points de restauration et des douches qu’ils pouvaient trouver en route. Comme les opérateurs de collecte des ordures ménagères, les transporteurs font état de quelques tracasseries lors des contrôles des forces de l’ordre, chargées de veiller au respect du confinement.
Internet et le cloud, enfin, sont devenus des ressources aussi essentielles aux entreprises que l’électricité. "Nos techniciens effectuent déjà toutes les opérations de configuration, mise à jour, diagnostic et monitoring à distance, explique le champion français du cloud OVH. Seules les opérations relatives au matériel, comme l’ajout ou le remplacement de serveurs, nécessitent une intervention sur site." Sur les pics de trafic liés au télétravail massif, "nous n’avons pas d’inquiétude", confie Michel Combot, le directeur général de la Fédération française des télécoms, qui regroupe 17 opérateurs et fournisseurs de services de communication électronique en France, dont Orange, Altice et Bouygues Telecom (mais pas Free). "Les réseaux sont déjà dimensionnés pour absorber les pics de trafic. Et nous pouvons par exemple baisser la qualité de la vidéo pour les usages grand public et donner la priorité aux usages professionnels."
Management de crise
Pour garantir la continuité dans tous ces secteurs vitaux, les directeurs de sites ont fait preuve d’ingéniosité, et les salariés de flexibilité. Rotation des équipes sans qu’elles se croisent, transmissions numériques pour les passages de relais, modifications des plannings de 5 x 8 à 3 x 8 pour pallier les absences, ou à l’inverse pour répondre à la demande qui explose dans l’alimentaire... Tout est bon pour tenir. Face au risque de contamination, il est prévu de mettre des équipes entières en quatorzaine au premier cas avéré. Un directeur d’usine a réorganisé les plannings en quinzaine, afin d’éliminer tout contact entre l’équipe A et l’équipe B. La seconde pouvant travailler durant une éventuelle quatorzaine de la première. "Mais cela a ses limites", reconnaît un dirigeant qui ne tient pas à rendre publique les failles de son plan. Car un seul malade dans deux des trois équipes met l’activité en péril.
La mesure que nombre de plans de continuité n’avaient pas prévue, c’est la fermeture des écoles. Elle est assortie d’une autorisation, pour les parents, de garder à tour de rôle leurs enfants de moins de 16 ans. La filière métallurgie a demandé que soit étudié l’abaissement de cet âge, rappelant qu’il est fixé à 12 ans en Allemagne.
En revanche, l’inquiétude gagne les travailleurs mobilisés. "Il y a eu un changement d’attitude extrêmement brutal des salariés", constatait Patrick Martin, président délégué du Medef, deux jours après l’annonce du confinement. À Belfort (Territoire de Belfort), 250 salariés de General Electric ont fait jouer leur droit de retrait, en raison de la proximité des postes. Leur direction a finalement suspendu la production quelques jours, afin de reprendre "dans les meilleures conditions sanitaires". Chez Amazon et dans la banque, pourtant secteur prioritaire, les salariés ont dénoncé le manque de précautions malgré les nombreux contacts avec le public.
Dans le BTP, les fédérations patronales ont demandé à l’État de décréter l’arrêt des chantiers. Le gouvernement a refusé et le ton est monté. Conscient des peurs mais inquiet des conséquences, l’État se montre ferme : les salariés doivent travailler, parce que l’économie ne peut pas s’arrêter. Les employeurs, en retour, sont dans l’obligation de mettre en place les mesures nécessaires pour éviter les contaminations. Même dans les secteurs prioritaires, tous ceux qui le peuvent, soit 4 salariés sur 10 selon le ministère du Travail, doivent télétravailler. Le refus de l’employeur doit être motivé. Restent de nombreux obstacles pour un déploiement généralisé : manque d’équipement informatique, connexion trop faible...
Effort de guerre
Ne pas compter parmi les opérateurs d’importance vitale ne dispense pas de participer à l’effort de guerre sanitaire. Les industriels ont pris le Président au mot et adaptent leurs lignes de production pour fournir des matières premières ou fabriquer des produits essentiels aux soignants. LVMH est l’un des premiers à s’être mobilisés. À Saint-Jean-de-Braye (Loiret), sur le site des parfums Christian Dior, la production de gel hydroalcoolique a débuté dès le dimanche 15 mars. Les sites Guerlain et Givenchy sont également mis à contribution. La production est dans un premier temps distribuée gratuitement aux hôpitaux parisiens. Le géant des cosmétiques L’Oréal a, lui, lancé un plan européen de solidarité. Ses usines produisent du gel hydroalcoolique, notamment sur le site de La Roche-Posay (Vienne). La marque en distribue gratuitement à des hôpitaux, des maisons de retraite, mais aussi aux commerces encore ouverts.
Dans l’agroalimentaire aussi, on se mobilise. Cristal Union va réorienter la production de sa distillerie d’Arcis-sur-Aube (Aube) vers de l’alcool éthylique, plutôt que du bioéthanol. L’autre sucrier français Tereos va produire du gel hydroalcoolique dans cinq de ses distilleries françaises. Il espère en fabriquer 11 000 litres par semaine. Pernod Ricard met à disposition 70 000 litres d’alcool pur pour la fabrication de gel. Il sera offert au laboratoire Cooper, qui alimente les pharmacies françaises. Le spécialiste de l’homéopathie Boiron fabrique quant à lui, depuis le 23 mars, du gel hydroalcoolique destiné à l’Établissement français du sang sur son site de Messimy, près de Lyon (Rhône).
La filière textile française est également sur le pont depuis l’apparition du virus en France. La PME drômoise 1083, spécialisée dans le jean, se reconvertit temporairement dans le masque en tissu, tout comme Tuffery en Lozère. Des masques qui ne sont pas des dispositifs médicaux..., mais chacun a à cœur de participer à l’effort collectif.
ENQUÊTE RÉALISÉE PAR MYRTILLE DELAMARCHE, AVEC SYLVAIN ARNULF, AURÉLIE BARBAUX, OLIVIER COGNASSE, ADELINE HAVERLAND, RIDHA LOUKIL, CÉCILE MAILLARD ET FRANCK STASSI



