Ces friches industrielles historiques qui se réveillent dans l'Hexagone

Les industries de la transition écologique trouvent sur les anciens sites chimiques et énergétiques les infrastructures et les équipements dont elles ont besoin. Du  pôle dédié aux nouvelles énergies à Lacq à la future renaissance aéronautique de l'usine rennaise historique de La Janais, les exemples ne manquent pas dans l'Hexagone.

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La centrale de méthanisation BioBéarn est l'une des plus grandes installées en France.

Lacq, d'une indépendance énergétique à l'autre

Bénéficiant d'importantes réserves de gaz et de pétrole dans son sous-sol, le bassin de Lacq (Pyrénées-Atlantiques) a contribué pendant des décennies à l'indépendance énergétique de la France. Début 2010, ce gisement, dont le pic de production a été atteint en 1982, avec 12 milliards de mètres cubes de gaz par an, est pratiquement épuisé.

Cinq ans plus tard, la communauté de communes de Lacq-Orthez décide de redonner au territoire son rôle d'acteur clé de la souveraineté énergétique en passant d'une énergie carbonée aux renouvelables. Et en utilisant l'un des atouts de ces terres anciennement industrielles : leurs friches. En l'espace de vingt ans, plusieurs industriels ont cessé leurs activités dans le bassin de Lacq. Pechiney a fermé sa fonderie d'aluminium en 1989, le groupe Celanese a stoppé en 2009 sa production d'acide acétique à Pardies. La commune perd aussi, en 2018, l'usine de production de nitrate d'ammonium de Yara. Au total, ces fermetures ont laissé plus de 200 hectares inoccupés, partiellement dépollués parles industriels lors de leur départ. Une aubaine pour la collectivité.

L'un des premiers projets de reconversion à voir le jour est une centrale photovoltaïque de 50 mégawatts-crête de puissance, développée par Total Quadran. «La décision de réaliser un parc solaire sur les fondations de l'usine Pechiney a été prise car les mètres cubes d e béton du site rendaient impossible une autre utilisation que la pose de panneaux photovoltaïques», explique Patrice Laurent, le président de la communauté de communes. De son côté, la filiale biogaz de l'énergéticien lot-et-garonnais Fonroche, rachetée par TotalEnergies en 2021, concrétise en 2023 son projet de créer l'une des plus grandes centrales de méthanisation de France avec pour objectif de produire 20 térawattheures de biogaz d'ici à 2030.

Le prochain volet énergétique, qui pourrait être effectif d'ici à 2028, concerne le projet de méga factory E-CHO, porté par le groupe lyonnais Elyse Energy. Il produira de l'hydrogène, qui sera utilisé pour la production d'e-méthanol et de carburants d'aviation durables. Plusieurs raisons expliquent le choix de s'implanter à Lacq. «Pour nous, il était absolument nécessaire d'aller dans des territoires déjà industriels afin d'éviter une artificialisation des sols et faciliter aussi l'acceptabilité de nos procédés, explique Benoit Decourt, le cofondateur d'Elyse Energy. La capacité du bassin de Lacq à fournir l'eau, l'azote, la chaleur et le dimensionnement du réseau électrique local ont été également déterminants.» Cet investissement de 2 milliards d'euros devrait entraîner la création de 800 emplois directs et indirects. Objectif : couvrir 20% des besoins nationaux en biokérosène.

À Carling Saint-Avold, cap sur la chimie verte

La plateforme pétrochimique de Carling-Saint-Avold, dans l'est de la Moselle, s'imagine un avenir dans la chimie verte. Ces dernières années, elle a attiré trois projets de bioraffineries portés par les start-up MetEx, Afyren et Circa. «Notre plateforme de 600 hectares vit et continue de se réinventer, alors qu'en 2017 elle était sous respiration artificielle», explique Gilles Pouret, le directeur régional Grand Est de TotalEnergies. Le challenge n'était pas mince pour le site, qui a démarré son activité en 1954 dans la carbochimie, autrement dit la transformation des sous-produits de la fabrication du coke. Confrontée au déclin des houillères de Lorraine, la plateforme avait rebondi, réorientant ses activités vers la pétrochimie de base. Une troisième reconversion a été engagée après la décision prise en 2013 par TotalEnergies, principal industriel de la zone, d'arrêter son dernier vapocraqueur.

Cette mue à 180 millions d'euros pour le groupe pétrolier a permis de préserver 380 emplois sur 450. Elle s'est principalement opérée via la fabrication de composés à valeur ajoutée : augmentation des capacités de polystyrène, création d'une unité de résine polybutadiène et implantation de deux lignes de polypropylène compound (PPC). TotalEnergies cherche aujourd'hui à verdir ses procédés, comme en témoigne la mise en service cet automne d'une troisième ligne de PPC utilisant des plastiques recyclés, une attente des constructeurs automobiles notamment.

La reconversion de la plateforme, qui représente 1200 emplois directs, s'est accompagnée de la création de Chemesis, l'association des industriels du site (Air Liquide, Altuglas, Arkema, GazelEnergie, SNF…), avec l'objectif d'attirer des entreprises. Les nouveaux entrants ont bénéficié des synergies entre ces différents acteurs : mutualisation des utilités, traitement des eaux opéré par Arkema, gardiennage, présence de sous-traitants… De plus, la convention signée par TotalEnergies avec les pouvoirs publics pour la revitalisation du territoire a permis de soutenir les projets jusqu'en 2021, à hauteur de 6 millions d'euros au total. «Quelque 240 hectares sont encore disponibles et nous planchons de notre côté sur la revalorisation de certaines de parcelles», complète Gilles Pouret.

Pour autant, cette reconversion n'est pas un long fleuve tranquille. La jeune société clermontoise MetEx, liquidée en juillet, a été contrainte de céder sa bioraffinerie, inaugurée en 2021, au belge Maash, qui conserve 10 des 46 emplois. Fin novembre 2024, le projet de construction d'une usine de recyclage chimique des plastiques a été suspendu par ses promoteurs (Loop Industries, SK Geo Cen-tric et Suez RV France). Quant à la société norvégienne Circa, qui devait construire une usine de solvants verts, elle est en redressement judiciaire. Sa filiale française espère trouver des financements. Alain Toubol, le directeur général de l'Établissement public foncier de Grand Est, demeure pourtant confiant, le site conservant «un caractère exceptionnel» et «un intérêt stratégique» en raison de sa dimension, de son classement Seveso seuil haut et de sa situation géographique. «Dans une perspective de réindustrialisation, trouver u n terrain de cette étendue pour implanter de l'industrie lourde est loin d'être aisé. C'est pourquoi il y a un intérêt territorial majeur à poursuivre sa réhabilitation», conclut-il.

En Isère, une mine reconvertie en centrale solaire

En 2003, la petite commune de Susville (Isère), au sud de Grenoble, rachète les 44 hectares de terrils d'une ancienne industrie d'anthracite. «Nous voulions maîtriser le foncier », explique Émile Buch, le maire de l'époque, qui a accompagné le projet de reconversion. À son arrivée au conseil municipal, «l'ère était aux énergies renouvelables », rappelle-t-il. Et l'objectif, de tourner la page du charbon. La commune accepte le projet de développer un parc photovoltaïque proposé par Gaz Électricité de Grenoble (GEG) et la Compagnie nationale du Rhône (CNR). En 2018, un premier chantier (Susville 1) s'achève, sur une parcelle de 8,5 hectares.

Malgré un démarrage difficile lié aux études environnementales et aux démarches administratives complexes, le projet bénéficie du soutien des élus locaux et des habitants, impliqués dès le début, avec la possibilité pour eux d'investir dans la construction du parc solaire. Après la réussite de cette expérience, une seconde tranche (Susville 2) voit le jour en juin 2024, avec 17,5 hectares de panneaux solaires supplémentaires. «Le premier projet a été très laborieux, témoigne l'ancien maire. Susville 2 était beaucoup plus simple, car nous avions essuyé les plâtres. Tout le monde était autour de la table, les réunions étaient centralisées à la préfecture, avec le soutien de la sous-préfète et de notre député.» Arrivée à son plein fonctionnement depuis l'été, l'exploitation de la centrale par GEG et la CNR sur les terrains de l'ancienne friche fait l'objet de deux baux emphytéotiques signés avec la commune pour une durée de trente ans.

Avec Safran, La Janais fait une entorse à la décarbonation

Alors que le site de La Janais, au sud de Rennes (Ille-et-Vilaine), devait devenir le temple des mobilités douces, il accueillera une usine aéronautique. Fin février 2024, Safran créait la surprise en annonçant l'implantation d'ici à 2027 d'une usine de pièces de son moteur Leap sur l'immense friche laissée par le désengagement de PSA (devenu Stellantis) d'une partie de son foncier. Un investissement de 80 millions d'euros et 200 emplois à la clé. «Une nouvelle page de notre histoire industrielle s'ouvre», s'est immédiatement félicitée la maire de la capitale bretonne et présidente de Rennes Métropole, Nathalie Appéré.

Mais cette annonce a fait bondir les écologistes locaux. Quand les collectivités locales ont racheté ces terrains, à partir de 2015, elles voulaient les transformer en Pôle d'excellence industrielle axé sur la décarbonation. Deux filières principales ont depuis été favorisées, la mobilité et le bâtiment durables. Les activités purement logistiques sont exclues du site.

Amazon, qui avait prévu de s'y implanter, a dû renoncer. Avec une quinzaine d'entreprises installées, parmi lesquelles Euro-Shelter, un technicentre SNCF, Schneider Electric, Joncoux, le site est loin d'être saturé. Le cadrage ambitieux voulu par les collectivités a sans doute, dans un premier temps, ralenti la métamorphose de La Janais. Certaines entreprises y voient aujourd'hui un plus en termes d'attractivité. D'ailleurs, selon Rennes Métropole, l'orientation développement durable du site «a été un facteur clé pour le groupe Safran, qui souhaitait décarboner ses process industriels».

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025

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