Avec ou sans Ascoval, l’avenir du site mosellan France Rail Industry (FRI) se joue à partir du lundi 29 juin. Le tribunal de commerce de Strasbourg (Bas-Rhin) devrait ensuite trancher d’ici à la fin de l’été entre les candidats à sa reprise. Selon nos sources, à l’heure de déposer les offres, cinq candidats étaient en lice : ArcelorMittal, le groupe indien Jindal, le groupe britannique Olympus Steel (déjà propriétaire d’Ascoval), Liberty Steel (branche acier du groupe indo-britannique GFG Alliance) et British Steel (du groupe chinois Jingye). Le Figaro mentionne l'intérêt d'un sixième candidat, l’Allemand Saarstahl. Leurs projets seront présentés au CSE ce 29 juin.
L’État français a prévenu que la priorité serait donnée aux offres de reprises communes (Ascoval et FRI), réduisant le choix à British Steel, Liberty et Olympus, dont l’actionnaire Greybull Capital a perdu beaucoup de crédit, à Saint-Saulve (Nord) comme à Hayange. ArcelorMittal, qui n’a pas déposé d’offre sur Ascoval (à la connaissance des syndicats) a en outre un problème de concurrence, puisqu’il a déjà des activités dans les rails en Europe. Sans compter ses sites en surcapacité et les difficultés rencontrées à Ilva (Italie). Interrogé par L'Usine Nouvelle, le groupe n'a pas souhaité commenter ce dossier. Quant à Jindal, il ne croit pas suffisamment en la rentabilité d'Ascoval, raison pour laquelle il se positionne uniquement sur FRI.
Pas de dépôt de bilan pour Hayange
La rumeur a couru le 26 juin, d’un dépôt de bilan de FRI. Il s’agit, en fait, de la nécessaire liquidation de sa holding, sise à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), pour permettre la cession des titres de l’usine d’Hayange, après la faillite de sa maison-mère British Steel (avant son rachat par Jingye, sans FRI ni le terminal de chargement britannique Redcar Bulk Terminal). Non que Jingye n’ait pas voulu d’Hayange la première fois. C’est l’État français, ou plus exactement son ministre de l’Économie qui y a mis son veto. Le caractère "stratégique" de FRI, premier fournisseur de rails de SNCF Réseau, lui permettait un droit de regard sur son rachat. Faute de réponse dans les temps, Jingye avait dû se résoudre à racheter British Steel sans son pendant français.

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C’est un quintette amour-haine qui se joue depuis entre l’État français, FRI Hayange, l’aciérie de Saint-Saulve (Ascoval) dans le Nord et les deux British Steel (l’ancien, propriété de Greybull Capital qui détient Ascoval via Olympus, et le nouveau, racheté par Jingye après sa faillite). Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire était déjà à la manœuvre sur ce rapprochement entre Ascoval et FRI lorsque, le 25 novembre 2019, il était allé annoncer en grande pompe à Saint-Saulve le contrat pour la fourniture à FRI de 140 000 tonnes annuelles de blooms (des demi-produits longs qui seront laminés pour devenir des rails à Hayange) sur quatre ans, à compter de septembre. Déjà, des questions se posaient sur un éventuel engagement du groupe chinois à pérenniser ce partenariat, en cas de rachat de FRI.
Le "Green rail" de British Steel…
La même question se pose aujourd’hui, même si British Steel (le nouveau, un groupe britannique à actionnariat chinois) défend la main sur le cœur son projet "Green rail". D’après les informations qu’a pu réunir L’Usine Nouvelle, ce projet consiste à recycler des ferrailles – dont d’anciens rails de SNCF Réseau – dans le four à arc électrique d’Ascoval, pour fournir d’une part quelque 250 000 tonnes de billettes à son site néerlandais FN Steel, et d’autre part les 140 000 tonnes de blooms à Hayange. Ce qui monterait le carnet de commande d’Ascoval à 450 000 tonnes, au-dessus de son point d'équilibre.
En juillet 2019, une mission parlementaire évaluait (dans le cadre de sa reprise par Olympus) le point mort d’Ascoval à 300 000 tonnes, avec déjà une préférence pour un partenariat tripartite Ascoval-Hayange-FN Steel. Marcel Genet, président de Laplace Conseil, qui évoque également ce partenariat tripartite depuis des mois, considère que les émissions de CO2 permises par ce regroupement seront réduites des trois-quarts par rapport à la situation actuelle, où les blooms proviennent de la filière fonte (usine sidérurgique de Scunthorpe, Royaume-Uni).
Le risque est que British Steel, plombé par les piètres performances des hauts-fourneaux de Scunthorpe, choisisse de continuer à fournir FRI Hayange à partir du Royaume-Uni, au détriment d’Ascoval. D’après nos informations, British Steel défendrait la spécialisation de Scunthorpe sur les aciers de construction. Une perspective rassurante pour les sites français, mais dont plusieurs observateurs, experts de l’acier, doutent de la rentabilité côté britannique, sur un site à coûts élevés pour des produits à faible valeur ajoutée.
Côté investissements, British Steel serait disposé, apprend-t-on de source bien informée, à investir en fonds propres 88 millions d’euros sur les deux sites : 60 millions à Hayange sur six ans (soit le montant déjà promis au mois de mars), et 28 millions pour améliorer la coulée continue d’Ascoval et développer l’offre. Il reprendrait 100 % des emplois.
… contre le Green Steel de Liberty
Selon nos sources, le projet défendu par Liberty Steel (GFG Alliance) est relativement proche, avec une boucle circulaire intégrant le recyclage de ferrailles en acier chez Ascoval et la fourniture de demi-produits à Hayange, assortie de débouchés complémentaires pour Ascoval. Un projet cohérent avec le plan "Green Steel" de Liberty pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2030.
L’ordre de grandeur de l’investissement s'élèverait de 70 à 100 millions d’euros, et comprend un projet de développement inspiré en grande partie des prévisions du management actuel des deux sites, à l’exception d’un projet de développement pour Ascoval sur des terrains voisins. Le groupe aurait recours à un prêt garanti par l’État d’environ 50 millions d’euros pour l’ensemble des deux sites, le temps de traverser les turbulences post-Covid-19.
Les inquiétudes des observateurs portent ici sur le flou des engagements financiers de ce nouvel acteur de la sidérurgie mondiale, qui "s’est constitué en quelques années en rachetant de nombreux actifs industriels en déshérence dans la métallurgie et l’énergie", comme le décrit Marcel Genet, président de Laplace Conseil. "Liberty Steel affiche des ambitions fortes de renouveau de la sidérurgie avec le concept de Green steel, dans lequel Ascoval – Hayange s’intègre parfaitement. Mais aura-t-il les moyens financiers de ses ambitions ?", questionne Marcel Genet.
Les syndicats partagés
Complémentaires, mais convoités par des aciéristes qui possèdent des activités concurrentes de l’un ou de l’autre, les deux sites français se regardent un peu en chiens de faïence depuis que l’État a décidé de les marier coûte que coûte. Si les syndicats d’Ascoval estiment qu’en cas de cession de Hayange à un autre actionnaire, c’est pour eux "la mort assurée", ceux de FRI sont partagés. Certains craignent qu’Ascoval, à la rentabilité mal assurée, ne les plombe et dénonce un possible sauvetage de Saint-Saulve à leur détriment.
Au sein du groupe indien Jindal, qui ne croit pas suffisamment au redressement des résultats d'Ascoval pour se positionner sur un rachat du site de Saint-Saulve, certains partagent cette analyse. Ils s'étonnent - selon leur entourage - que Bercy lie l'avenir d'un site aussi "stratégique" que FRI à la reprise de l'un de ses fournisseurs, quitte à éliminer des candidats sérieux à la reprise.
Quitte à être mariés à Ascoval, plusieurs syndicalistes de FRI avouent une préférence pour le projet porté par British Steel, mais s’inquiètent que "Bercy ne veuille pas des Chinois". Ils considèrent que, les élections municipales (le maire RN Fabien Engelmann a été réélu au premier tour) et la crise post-Covid-19 étant passées entre temps, l’heure n’est plus à faire la fine bouche sur les investissements étrangers. Ils font aussi valoir les signes de bonne volonté de Jingye, puis British Steel, qui envisage de faire entrer au moins un représentant public au conseil d’administration, et promet des investissements au jour 1 de la reprise. Au mois de mars, la CFE-CGC avait soutenu l’offre de Jingye tandis que la CFDT s’était abstenue, estimant disposer d’informations "tronquées".
L'État actionnaire ?
"Le gouvernement français a agi efficacement en tant qu’architecte d’un projet commun alliant intérêt national et social à la nécessaire transition énergétique, estime Marcel Genet. Mais, en l’absence d’un investisseur privé français, il serait prudent que l’État conserve une participation significative dans le capital du nouvel ensemble pour en garantir la mise en oeuvre rapide et la pérennité à long terme."
Interrogé par L'Usine Nouvelle sur la possible exigence de garanties, comme le placement sous sequestre d'une partie des investissements promis ou une prise de participation publique avec représentation au conseil d'administration, le ministère de l'Économie n'a pas souhaité répondre.



