La question taraude les 780 salariés de l’usine de Reichshoffen (Bas-Rhin) : qui va reprendre leur usine ? Alors que la vente à Skoda semblait quasiment acquise au printemps dernier, les négociations ont échoué. Ce qui a obligé Bruxelles à accorder un délai supplémentaire, la date limite étant au départ fixée à la fin juillet. La cession de cette usine faisait partie des exigences de la Commission européenne pour valider le rachat de Bombardier Transport. En conséquence, l’Europe a demandé à Alstom de réintégrer le groupe espagnol CAF dans les négociations. Selon des sources proches du dossier, l’épilogue pourrait intervenir d’ici à la fin du mois d’octobre au plus tôt, plus sûrement avant la fin de l’année.
CAF déjà implanté en France
L’espagnol CAF possède déjà un site en France, à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), qui doit bénéficier de 25 millions d’euros d’investissements pour produire les futurs Intercités (Train d’équilibre du territoire, selon la nouvelle dénomination). Les travaux vont commencer en 2022. Et CAF France prévoit d’embaucher 200 à 300 personnes dans les quatre prochaines années. Le siège social et la plus importante unité de production se trouvent à Beasain au Pays basque (Espagne). Mais il compte plusieurs usines en Espagne, dont celle de Saragosse. Il possède également des usines au Brésil, aux Etats-Unis, au Mexique au Royaume-Uni. Il a réalisé un chiffre d’affaires de 2,762 milliards d’euros en 2020, avec un carnet de commandes fourni, de 8,8 milliards d’euros.
"Nous sommes intéressés par Reichshoffen, c’est une très bonne usine avec une très bonne équipe, mais le sujet majeur est la charge de travail pour les prochaines années, prévient Alain Picard, directeur général de CAF France. Nous sommes intéressés, mais cela ne se fera pas au détriment de notre plan d’investissement sur Bagnères-de-Bigorre [et l’ouverture d’un bureau d’études pour l’ingénierie à Toulouse]. Nous restons raisonnables car nous ne pouvons pas reprendre une usine qui aurait un problème de charge." Reichshoffen produit des trains régionaux avec un plan de charge jusqu’en 2024-25 et assure des contrats de rénovation pour la RATP. Ensuite, il devrait produire le Charles-de-Gaulle-Express et les trains Regiolis électrique/hydrogène.
Les exigences déraisonnables de Skoda
L’autre candidat, la société Skoda Transportation, appartient depuis 2015 au fonds d’investissement PPF, propriété du milliardaire tchèque Petr Kellner, décédé le 29 mars dans un accident d’hélicoptère en Alaska. Le constructeur emploie environ 5000 personnes et réalisait en 2019 un chiffre d’affaires de 9 9904 725 000 couronnes tchèques (environ 379 millions d’euros)
L’intersyndicale a communiqué début septembre, après une rencontre avec le patron d’Alstom Henri Poupart-Lafarge, pour dire que la Commission européenne a accepté d’octroyer un délai supplémentaire, considérant qu’Alstom respectait les règles, sans quoi elle aurait nommé un tiers pour assurer la vente. Et que Skoda, après avoir signé un pré-contrat, avait eu des exigences déraisonnables. "Skoda s’est comporté de façon scandaleuse, dénonce Claude Mandart, délégué syndical central CFE-CGC d’Alstom. Ils ont essayé de profiter du délai et du fait qu’ils étaient le seul candidat."
Surtout, la reprise de l’usine alsacienne était conditionnée à la reprise d’une partie du site Bombardier d’Henningsdorf en Allemagne, et à sa plateforme Talent 3 qui prévoyait notamment un contrat cadre avec l’opérateur ferroviaire autrichien OBB. Ce contrat a été annulé en raison d’un certain nombre de problèmes techniques et Bruxelles a limité la cession à la reprise d’une cinquantaine d’ingénieurs. Raison qui a aussi poussé CAF à revenir dans la course.
Une volte-face dénoncée par la CGT. "On va toucher à Alstom France, mais pas à Bombardier en Allemagne", résume Boris Amoroz, délégué syndical central de la CGT Alstom, qui ajoute à propos de la future stratégie "Nous entendons des bruits comme quoi les synergies pourraient commencer par l’Allemagne. La stratégie d’Alstom est de délocaliser dans les pays à bas coût pour la production et l’ingénierie." Une affirmation contestée par la direction d’Alstom.
Le poids de la SNCF et de la RATP
Qu’en pensent la SNCF et la RATP, principaux clients du site de Reichshoffen ? Selon certaines sources, elles encourageraient Alstom à choisir CAF. "Skoda, ce sont des francs-tireurs. Ils n’ont aucune implantation en Europe de l’ouest. Ils font peur aux clients d’Alstom, indique Claude Mandart. CAF, c’est différent. Ils sont connus. Je vois bien CAF être désigné en fin d’année."
Certes, renforcer le constructeur espagnol - devenu de fait le premier concurrent sur le marché français - n’est pas facile à accepter. Mais même avec Reichshoffen, CAF restera cinq fois plus petit que le numéro 2 mondial qu'est devenu Alstom-Bombardier. Et il est important de boucler cette affaire, pour le moral des salariés de l’usine et pour éviter que la Commission européenne ne prenne les choses en main… Car imaginer qu’elle jette l’éponge est totalement utopique. Elle se déjugerait par rapport à ses décisions de ces dernières années sur l'impact sur la concurrence des fusion et acquisitions.



