Après la lutte contre le dérèglement climatique, celle contre la disparition de la biodiversité doit devenir un enjeu majeur pour les dirigeants politiques, les entreprises et la population mondiale. Selon la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) – le Giec de la biodiversité –, « 75 % de la surface terrestre est altérée de manière significative, 66 % des océans subissent des incidences cumulatives de plus en plus importantes et plus de 85 % de la surface des zones humides ont disparu » depuis 1970.
Les effets négatifs de l’activité humaine sur la biodiversité sont plus difficiles à appréhender et à évaluer que ceux sur le climat. Ils peuvent se manifester sous diverses formes : artificialisation des sols, destruction des forêts et des zones humides, pollution des terres, des océans et des rivières, prélèvement des espèces sauvages, pollution sonore et lumineuse… En France, l’équivalent de la superficie de la Seine-et-Marne en espaces naturels disparaît tous les dix ans, 40 % des stocks de pêche ne sont pas exploités de façon durable, 49 espèces exotiques envahissantes ont été repérées sur le territoire… L’augmentation des pandémies comme celle du Covid-19 est un symptôme de la perte de biodiversité.
Des chiffres alarmants
- 600 000 hectares de terres artificialisées en France tous les dix ans
- 69 % des vertébrés ont disparu dans le monde entre 1970 et 2018
- 10 % du PIB mondial C’est le coût annuel de la dégradation des terres
Sources : OFB, IPBES, WWF
Impliquer les grandes entreprises et institutions financières
Les gouvernements commencent à prendre conscience du problème. La Première ministre Élisabeth Borne a insisté sur la nécessité de préserver la biodiversité à l’occasion du lancement de la stratégie de planification écologique « France nation verte », le 21 octobre. À la fin du précédent quinquennat, Bérangère Abba, la secrétaire d’État chargée de la biodiversité, avait présenté le premier volet de la stratégie nationale biodiversité 2030. Il sera amendé après la COP 15, qui se déroulera à Montréal du 7 au 19 décembre, sous présidence chinoise, après plusieurs reports liés à l’épidémie de Covid-19. « À la COP 15, nous voulons montrer que les entreprises peuvent avoir des solutions, indique Claire Tutenuit, déléguée générale d’Entreprises pour l’environnement (EpE). Il faut créer les conditions des nouvelles pratiques qui peuvent se généraliser. » La coalition d’entreprises Business for Nature demande aux négociateurs de la COP 15 d’adopter des exigences obligatoires pour les grandes entreprises et les institutions financières internationales afin d’évaluer et de divulguer leurs impacts et dépendances sur la biodiversité d’ici à 2030. « L’objectif de la COP 15 est de déterminer comment les acteurs économiques vont rendre compte de leur impact », analyse Sylvie Gillet, la directrice du développement et de la biodiversité de l’association Orée.
10 milliards de dollars d'opportunités commerciales par an
Les outils existent déjà. Le SBTN (Science based targets network) développe une méthode scientifique pour évaluer les dommages causés sur la biodiversité qui repose sur l’estimation, puis la priorisation des écosystèmes les plus précieux, la collecte des données des lieux d’action, la mise en place des actions dans la chaîne de valeur, et enfin la diffusion des résultats. « Le SBTN doit permettre d’avoir une soutenabilité forte, c’est-à-dire de réintégrer l’économie dans la nature pour la rendre compatible avec la résilience dans les écosystèmes », poursuit Sylvie Gillet.
Le lien entre la biodiversité et l’économie n’est pas toujours compris des décideurs. Il est pourtant majeur : 60 % du PIB mondial, soit 44 000 milliards de dollars, dépendent modérément ou fortement de la biodiversité, selon Swiss Re. Surtout, le Forum économique mondial estime que la lutte contre la perte de biodiversité offrirait aux entreprises 10 milliards de dollars d’opportunités commerciales annuelles, qui pourraient créer 395 millions d’emplois d’ici à 2030. En France des entreprises ont déjà pris le taureau par les cornes en s’associant avec des organismes comme l’Office français de la biodiversité (OFB), l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), EpE et Act4nature, Orée… « Nous enregistrons des progrès, une meilleure structuration de la méthode. Et nous sommes passés d’une approche RSE à une approche fondée sur la création de valeur », analyse Claire Tutenuit.
Réhabiliter les écosystèmes
L’entreprise de BTP Eiffage s’est engagée dans cette démarche. « Notre première décision a été d’internaliser les compétences sur la biodiversité. Nous avons créé un master sur le sujet », explique Valérie David, la directrice du développement durable. Les appels d’offres pour les commandes publiques pourraient être des leviers d’action, selon elle. « L’environnement est le plus souvent noyé dans une note technique qui ne représente que 15 % de l’ensemble. Le village olympique de Paris 2024, qui a obtenu une note de 30 %, en différenciant le carbone, la biodiversité et le climat, est un bon exemple à suivre. » Le spécialiste des minéraux industriels Imerys assure être en mesure de remettre un terrain en meilleur état qu’avant son exploitation, après avoir réhabilité les écosystèmes.
« Dès 2017, lorsque nous avons développé notre programme RSE, nous avions identifié la biodiversité, rappelle Leah Wilson, la directrice du développement durable d’Imerys. Nous avons privilégié un accompagnement avec des experts, notamment le Museum d’histoire naturelle. Nous testons la pertinence des indicateurs. Il y a tout un travail sur une cartographie plus détaillée de nos sites. Nous avons déjà des projets pilotes pour la protection et le rétablissement de la biodiversité. Par exemple, la restauration de certains sites en Grèce, notamment sur l’île de Milos, où il y a beaucoup d’espèces endémiques que nous avons pu réintroduire. » Imerys insiste aussi sur le recyclage de l’eau, qui a augmenté de 20 % depuis 2020. L’objectif est que 100 % de ses sites aient un plan d’action sur la biodiversité et qu’ils soient entièrement cartographiés en 2024.
De grands progrès restent à faire
Cette cartographie n’est pas encore finalisée chez Léa Nature, fabricant de produits bio, dont l’étendard est la défense de la biodiversité. « Comment mesure-t-on la biodiversité?, s’interroge Thierry Bourgeois, son directeur ingénierie et performance industrielle. Il faut des priorités d’action. Nous n’avons pas encore fait le choix de la modélisation. Nous avançons par petits pas, dans l’action concrète. Par exemple, 5 % de nos bénéfices vont à la structuration de la filière bio. » Léa Nature fait partie de BiodiScore, un collectif créé en 2021 qui regroupe une vingtaine de professionnels de l’agroalimentaire bio et qui vise à faire progresser la biodiversité sur les parcelles. Maud Lelièvre, la présidente du comité français de l’UICN, estime que de grands progrès sont possibles. « Nous avons aujourd’hui un certain nombre d’outils, comme des indicateurs d’impact des activités sur la biodiversité au mètre carré. Désormais, il faut créer les business models qui intègrent la biodiversité, en développant les sciences du vivant, le biomimétisme, des solutions fondées sur la nature. »
Séché mise sur les écologues
Le groupe Séché est installé à Changé (Mayenne) depuis plus de quarante ans. Difficile d’imaginer que sous les collines sont stockés des déchets ménagers et dangereux dans des alvéoles. Sauf à regarder certaines parcelles en cours de développement. « Une alvéole, c’est un an à construire, un an à remplir, un an à fermer », indique Sylvain Letourneau, écologue et paysagiste depuis 2007. Il décrit avec passion les actions menées sur ce site de 250 hectares, entre préservation des zones humides, implantation de mares et restauration de la biodiversité. « L’idée était d’être précurseur et de s’intégrer dans notre territoire. Nous avons mis en place des inventaires de la faune et de la flore, une gestion différenciée. Nous collaborons avec des associations comme Mayenne Nature Environnement. »
Séché compte cinq écologues pour la biodiversité en France. « Travailler avec des écologues permet d’appréhender toutes ces questions et de bien les analyser, prévient Jean-Yves Burlot, le directeur du développement durable. Il faut faire en sorte que nos installations industrielles soient en harmonie avec la nature et la biodiversité. Nous sommes dans l’amélioration continue. » On différencie à peine une zone humide préservée et la prairie réimplantée depuis vingt-cinq ans sur une ancienne zone de stockage. Hormis quelques sorties de regards en fonte, preuve que ces déchets produisent encore du biogaz. Une cinquantaine d’espèces d’oiseaux sont recensées sur le site. « Pour établir le constat, nous utilisons les indicateurs de continuité écologique du Museum d’histoire naturelle. Nous avons quinze ans de données », explique Sylvain Letourneau. Dans son plan 2019-2022, Séché s’était engagé à mener des actions sur 17 sites, dont deux à l’international. Pour 2023-2027, 30 sites seront concernés, dont 25 en France.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3713 - Décembre 2022



