Entretien

«Nous expliquons aux entreprises que la préservation de la biodiversité, ce n'est pas seulement une question de compensation», alerte Pierre Dubreuil, directeur général de l’OFB

Dans un entretien accordé à L’Usine Nouvelle, Pierre Dubreuil, directeur général et créateur de l’Office français de la biodiversité (OFB), insiste sur la méconnaissance de ces enjeux et sur la nécessité de faire converger biodiversité et économie.

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Pierre Dubreuil, Directeur général de l'OFB
Pierre Dubreuil, directeur général de l'Office français de la biodiversité, attend peu de résultats de la COP 15 qui se déroulera à Montréal en décembre.

Quelle est la genèse de l’Office français de la biodiversité (OFB) ?

L’Office français de la biodiversité a été créé en 2020 en application de la loi n° 2019-773 du 24 juillet 2019, mais c'est une vieille idée qui remonte au Grenelle de l’environnement [2009]. En 2017-18, Emmanuel Macron a demandé de créer une seule agence qui regroupe toutes les fonctions de l’Agence française de la biodiversité et l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. On m’a chargé de créer et de diriger l’OFB, qui a davantage de pouvoirs en matière de police de l’environnement pour faire respecter la loi, sous la responsabilité du procureur de la République. On travaille dans des affaires un peu complexes comme le braconnage, le trafic illégal d’espèces et les pollutions industrielles.

De quels moyens disposez-vous et combien de procès-verbaux ont été dressés ?

1 700 agents de l’OFB sont sur le terrain pour pratiquer des contrôles. En 2021, nous avons réalisé 21 000 contrôles, dont 58% ont abouti à un constat d’un manquement ou d’une infraction. Environ 6 000 enquêtes ont été ouvertes en 2021. Cela se traduit par des procès-verbaux avec dans certains cas des poursuites judiciaires entraînant des condamnations au pénal. Nous disposons d’un budget de 500 millions d’euros, dont 65 millions reversés aux parcs nationaux. Plus de la moitié du budget consiste à financer des interventions.

La mission principale de l’OFB, c’est de faire progresser la connaissance sur la biodiversité qui souvent n’existe pas, contrairement au réchauffement climatique.

—  Pierre Dubreuil

En dehors des contrôles, quel est le rôle de l’OFB ?

La mission principale de l’OFB, c’est de faire progresser la connaissance sur la biodiversité qui n’existe souvent pas, contrairement au réchauffement climatique. C’est difficile à appréhender. Nous rassemblons les ingénieurs experts sur l’eau douce, les milieux marins, la faune sauvage... La police de l’environnement a pour premier objectif de faire respecter la réglementation en vigueur en matière de protection de la biodiversité. Nous nous attachons alors à expliquer les raisons de cette protection, sensibilisant ainsi aux enjeux de biodiversité. Notre rôle est de dialoguer et d’amener les entreprises et la population à mieux respecter la biodiversité. Il faut respecter la nature et le vivant en général, tout le monde en dépend.

Comment travaillez-vous avec les entreprises pour qu’elles prennent conscience de l’urgence qu’il y a à maintenir la biodiversité ?

Nous avons le programme ‘Entreprises engagées pour la nature’. Nous avons 187 adhérents et 89 entreprises engagées, c’est-à-dire qui sont en phase de mise en œuvre de leurs actions. Elles comprennent qu’elles sont dépendantes de la biodiversité. Notre premier objectif est de leur faire intégrer la biodiversité sur leurs sites et dans leur chaîne de valeur. Il faut considérer que la biodiversité n’est pas une contrainte, ce qui est parfois difficile à leur faire comprendre, mais une opportunité ou une solution. On est aidé par nos partenaires tels que le Medef ou la CPME. Notre programme est gratuit. Il leur permet d’expertiser l’activité de l’entreprise et son impact. Nous voulons vraiment faire converger biodiversité et économie. Ce n’est pas l’un contre l’autre. L’entreprise doit se saisir de ces sujets. Ce n’est pas seulement planter quelques arbres. La biodiversité prend de plus en plus sa place dans leur politique de RSE. Nous nous attachons aussi à les accompagner dans la mise en œuvre de la séquence ERC [éviter, réduire, compenser], par exemple avec nos centres de ressources ouverts au public.

C’est parfois difficile de concilier nature et activité industrielle ?

En France, il y a des zones humides protégées mais si on retire l’agrément pour l’exploitation d’une carrière, cela signifie la fin d’une activité industrielle. C’est une conversion. La fermeture est inéluctable. Le but est d’avoir des zones naturelles protégées pour avoir des zones d’activités. C’est comme la pêche responsable sans chalutage. On ne s’en sortira pas si on oppose l’homme et la nature. Mais il faut que l’homme soit au service de la protection et la gestion de la nature. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la séquence ERC : aller vers la conciliation entre la protection de la biodiversité et l’activité industrielle.

A des groupes comme TotalEnergies, nous expliquons que la biodiversité n’est pas seulement un sujet de compensation.

—  Pierre Dubreuil

Est-ce qu’il y a eu une réelle prise de conscience depuis le congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) à Marseille en 2021 ?

Je vois surtout une prise de conscience de la finance. Dans une étude, nous avons démontré que la moitié des actifs financiers sont menacés d’extinction et sont dépendants de la biodiversité. Cela a suscité une certaine prise de conscience. Les agences de notation commencent à s’y intéresser. Nous travaillons avec des groupes comme TotalEnergies. Nous leur expliquons que ce n’est pas seulement un sujet de compensation, contrairement à ce qu’ils font pour l’essentiel. Je m’intéresse aux entreprises qui polluent, pour proposer des solutions fondées sur la nature. Mais je ne suis pas sûr que tout le monde ait compris que le climat et la biodiversité sont liés.

Sur l’artificialisation des sols, les objectifs des lois ne sont-ils pas insuffisants ?

Les terres agricoles transformées en béton sont la première cause d’érosion de la biodiversité en France. Tous les dix ans, l’artificialisation représente la surface du département de Seine-et-Marne [5915 km2, ndlr]. Nous supprimons des zones humides, des forêts… qui rendent des services à la biodiversité et permettent aussi de réduire les températures. Nous avons suffisamment de lois mais il faut les mettre en œuvre avec fermeté. L’objectif est d’atteindre, d’ici à 2030, une baisse de 50% du rythme d’artificialisation. Cela nécessite la mobilisation de tous, à commencer par les entreprises qui sont les premiers responsables de la destruction de la biodiversité.

Qu’attendez-vous de la COP15 sur la biodiversité, qui se déroulera à Montréal (Canada) du 5 au 17 décembre après plusieurs reports ?

Nous avons besoin d’arriver à Montréal - comme pour la COP21 à Paris - avec des objectifs chiffrés et une prise de conscience internationale. On n’en prend pas le chemin. Il faut des changements en profondeur et une COP peut permettre d’y arriver. La pollution des sols et la surexploitation créent des effets à long terme. L’eau, comme l’air, est un bien commun. Elle n’appartient pas aux agriculteurs, elle n’appartient à personne. Les gens ne comprennent pas le cycle de l’eau. C’est un problème de connaissance. Il y a une ignorance majeure pour expliquer comment fonctionne la nature. Le bilan ne sera jamais positif tant qu’on n’aura pas inversé la tendance. Il existe de gros problèmes dans les zones humides, malgré la convention Ramsar.

Certains pays peuvent-ils être cités en exemple ?

La grande part de la biodiversité est dans nos outre-mers. En Polynésie, la gestion des ressources est beaucoup plus intelligente, avec des pratiques plus respectueuses. Il y a un lien entre la mer et l’homme. Il faut s’inspirer de ces pratiques. Il y a des gens qui respectent culturellement la nature.

Propos recueillis par Olivier Cognasse

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