Entretien

Avec Suez, le PDG de Veolia Antoine Frérot veut construire "un grand champion mondial des services à l'environnement"

Le PDG de Veolia revient sur la future acquisition de Suez, après l’accord trouvé entre les deux groupes le 11 avril, et sur les métiers et les technologies à développer pour devenir le leader mondial des services à l’environnement.

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Antoine Frérot
Après des mois de pourparlers, Veolia est parvenu à un accord avec Suez pour reprendre l’essentiel de ses activités. Antoine Frérot a consenti à augmenter le prix proposé et le périmètre du nouveau Suez, qui conserve une présence à l’international.

L'Usine Nouvelle - Comment êtes-vous arrivé à un accord sur le rachat de Suez, après des mois de batailles juridiques et d’invectives ?

Antoine Frérot - Je suis heureux que la voix de la raison ait fini par l’emporter, car l’accord est la seule issue qui ne fait que des gagnants. La médiation proposée par Gérard Mestrallet, l’ancien président du conseil d’administration de Suez, a dépassionné les discussions et rapproché les points de vue.

Après avoir maintenu que vous ne rehausseriez votre offre, pourquoi avoir finalement accepté de passer de 18 à 20,50 euros par action ?

Je refusais d’augmenter mon offre sans obtenir de garanties sur le périmètre. Une fois celles-ci obtenues, et après que j’ai pu constater que Veolia allait acquérir et conserver l’ensemble des actifs que nous avions désignés comme stratégiques dès le mois de septembre, j’ai accepté de faire une concession sur le prix. Je rappelle que les Bourses mondiales ont fortement augmenté depuis que nous avons acquis le bloc qu’Engie détenait au capital de Suez. Au final, Veolia dépensera 13 milliards d’euros pour acquérir 100 % des actions de Suez.

Les concessions faites à Suez à l’international remettent-elles en cause votre stratégie, et faut-il s’attendre à des cessions liées aux règles antitrust ?

Au contraire, elles entérinent ma stratégie, garantissent l’intégrité industrielle de mon projet et permettent de s’attacher dès maintenant à la création concrète du champion mondial de la transformation écologique, qui pèsera 37 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Le périmètre du nouveau Suez issu de cet accord nous rend très confiants quant à l’obtention des autorisations en matière d’antitrust, d’autant que l’accord prévoit la pleine collaboration des équipes de Suez en la matière.

La fusion peut-elle encore être remise en cause ?

Le temps de l’affrontement est terminé, le temps du rapprochement a commencé.

Cet accord a été adopté par les conseils d’administration respectifs de nos deux groupes et salué par les pouvoirs publics. Il ouvre une nouvelle page : le temps de l’affrontement est terminé, le temps du rapprochement a commencé ! J’ai bon espoir que tout soit terminé pour l’automne prochain.

Comprenez-vous l’inquiétude des salariés de Suez ?

Cette proposition garantit que les salariés de Suez en France ne subiront aucun changement d’aucune sorte : ils continueront de travailler dans le même ensemble, avec les mêmes collègues, pour la même marque et les mêmes clients, le tout avec des actionnaires qui s’engagent à rester au moins dix ans – et jusqu’à vingt-cinq ans pour le fonds français Meridiam –, à garantir leurs emplois et leurs acquis sociaux pendant quatre ans et à augmenter très fortement les investissements !

Certains évoquent une mort lente. Que leur répondez-vous ?

Que c’est un argument malhonnête intellectuellement ! Paprec et Séché, qui sont plus petits, sont-ils voués à une mort lente ? La réalité, c’est qu’il y aura une concurrence réelle, probablement plus vive qu’aujourd’hui, entre Suez et Veolia en France. Les salariés de Suez à l’international auront dans leur grande majorité l’opportunité de construire avec nous un grand champion. Ce projet est une chance, sans quoi il n’y avait pas de solution française et Suez aurait été découpé. Pour les actionnaires des deux groupes, il est créateur de valeur, et pour les salariés, il va créer des opportunités.

Antoine FrérotPascal Guittet
Antoine Frérot Antoine Frérot (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

D’autres affirment que vous voulez éliminer un concurrent...

Si c’était le cas, je n’aurais pas proposé de conserver intact Suez en France et je n’aurais pas de surcroît accepté de le doter de plus de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires à l’international ! Notre projet est un projet de développement de l’outil industriel, pas de synergies de coûts. Le nouveau Suez aura un tiers de R & D et un chiffre d’affaires de 6,9 milliards d’euros. Ce sera le troisième ou quatrième groupe mondial dans notre secteur.

Dans le passé, d’autres fusions ont défrayé la chronique et divisé le monde parisien des affaires…

Que seraient devenus Elf et Total sans fusion ? Ils auraient été repris par les majors anglaises, néerlandaises ou américaines, voire asiatiques. Ils n’existeraient plus.

Que seraient devenus Elf et Total sans fusion ? Ils auraient été repris par les majors anglaises, néerlandaises ou américaines, voire asiatiques. Ils n’existeraient plus. Même chose pour la BNP et Paribas, sans le rapprochement desquelles on n’aurait pas la première banque de la zone euro. Il y a des moments où il ne faut pas rater le coche : l’urgence écologique n’a jamais été aussi forte, l’argent public versé dans les plans de relance n’a jamais été aussi important. Des acteurs industriels vont se développer. C’est le moment, car sur un marché de cette ampleur, la taille est importante. Il se passera dans nos métiers des services ce qui s’est passé dans la banque : la concentration est inévitable. Plutôt que de la subir, nous l’avons menée. Je suis désormais entièrement tourné vers l’avenir.

Quelle sera la nouvelle stratégie de Veolia ? Quels métiers devez-vous développer pour devenir le champion mondial des services à l’environnement ?

Ce sont trois catégories d’activités. D’abord, nos activités traditionnelles : la distribution d’eau potable, la gestion de l’assainissement, la collecte des déchets et leur traitement. Il y a beaucoup d’acteurs dans le monde, même si les deux plus gros sont français. La France a montré la voie au cours des cinquante dernières années. Il reste toute une série d’innovations à apporter – le traitement des nouveaux polluants, des micropolluants, l’intervention du digital, une collecte sélective plus automatisée... –, mais ce n’est pas suffisant pour réussir la transformation écologique. La deuxième catégorie, ce sont les solutions industrielles, qui sont insuffisamment déployées. Par exemple, le recyclage des plastiques. Nous maîtrisons – Veolia, Suez et d’autres – le recyclage de 80 % des résines plastiques utilisées dans le monde. Nous faisons du polyéthylène haute densité, Suez du polyéthylène basse densité et du PVC. Nous avons des spécialités complémentaires. En France, on ne recycle encore que 20 à 25 % des plastiques.

Antoine FrérotPascal Guittet
Antoine Frérot Antoine Frérot (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

L’autre sujet qui vous tient à cœur, c’est le recyclage des eaux usées ?

C’est clairement la solution la plus prometteuse et la moins coûteuse pour faire face à la rareté de l’eau. Elle peut être réutilisée dans l’agriculture. Suez le fait beaucoup en Espagne. Et également dans des applications industrielles en Asie et en Australie. C’est beaucoup moins cher que le dessalement de l’eau de mer. En France, ce n’est que le début, mais nous venons de gagner un premier gros projet en Vendée.

Et l’avenir ?

L’avenir, c’est le recyclage des eaux usées, la qualité de l’air et le recyclage des batteries des véhicules électriques, dont nous voulons devenir le champion européen.

Ce sont les troisièmes solutions, celles qui n’existent pas encore. La moitié reste à inventer. Par exemple, garantir la qualité de l’air dans les bâtiments. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 10 millions de personnes meurent chaque année de la mauvaise qualité de l’air, beaucoup plus que de la qualité de l’eau (2 millions). Veolia a mené une expérience dans une école au Raincy (Seine-Saint-Denis), Suez dans les cours de récréation. C’est l’enjeu le plus important s’agissant de l’impact de la pollution sur la santé publique. Il y a également la capture du carbone. Nous saurons diminuer les émissions dans le monde pour ne pas dépasser une hausse des températures de 2 °C, mais pas assez pour les limiter à + 1,5 °C. Il faut donc ajouter aux efforts de réduction une solution de capture à un coût raisonnable. Une fois transformé en pâte, le CO2 peut enrichir les sols agricoles appauvris. L’avenir, c’est aussi le recyclage des batteries des véhicules électriques, dont nous voulons devenir le leader européen. Actuellement, il n’y a pas de marché mais en 2030, il faudra traiter 1 million de batteries par an en Europe. Ce sont des déchets dangereux et toxiques, dont il faut recycler les matériaux rares et chers.

Que représente l’industrie pour le groupe ?

Aujourd’hui, Veolia travaille à 52 % avec les collectivités locales et à 48 % avec l’industrie, qui en 2011 ne représentait que 20 % de nos activités. Si les industriels n’aiment pas confier ces activités à des entreprises extérieures [la part sous-traitée n’est que de 2 % environ], ils n’y consacrent pas pour autant les meilleures équipes. Pourtant, la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie est devenue plus compliquée. On leur demande de ne plus rejeter l’eau dans les rivières, de recycler... Je ne serais pas surpris qu’en 2030, l’industrie atteigne 60 % de nos activités.

Êtes-vous toujours intéressé par le démantèlement de centrales nucléaires ? En France, il ne se passe pas grand-chose...

Comme c’est EDF qui doit payer le démantèlement, on peut comprendre qu’il ne devance pas l’appel. Les États-Unis sont de loin les premiers, et notre plus gros client. Nous avons un partenariat avec EDF sur des robots sans électronique, que nous utilisons beaucoup à Fukushima. Nous avons également une grosse activité de vitrification, avec notre technologie GeoMelt aux États-Unis et au Japon. L’ambition est de construire une compétence d’architecte du démantèlement : identifier toutes les tâches nécessaires, les ordonnancer et utiliser nos propres technologies.

La loi Climat sera bientôt votée au Parlement. Va-t-elle assez loin ?

C’est rare de voir quelqu’un qui pollue puis dépollue s’il n’est pas un peu contraint. La réglementation est très importante pour nos métiers. Plus elle va loin, plus cela nous arrange. En même temps, ce sont les industriels qui paient pour nos services. Si on étouffe le client parce qu’il ne peut plus payer, on scie la branche sur laquelle on est assis. Il faut trouver un juste milieu. En matière de transformation écologique, le but n’est pas d’aller trop loin trop vite, mais de commencer le plus tôt possible et d’être persévérant. Les Anglais ont résolu leur problème de déchets domestiques avec une politique continue et sept gouvernements différents. Il y a vingt-cinq ans, ils étaient le mauvais élève de l’Europe, maintenant ils sont à la pointe. Un projet de loi environnementale, ce n’est pas un « one shot ». 

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