Analyse

Air France, Merk, ArcelorMittal, CMA CGM… Total décarbone son scope 3 à marche forcée

A la veille de faire voter en assemblée générale, le 28 mai, une résolution sur sa stratégie de neutralité carbone à 2050, Total multiplie les annonces de contrats d’énergies renouvelables et de GNL avec des industriels. Accélération ou communication d’urgence ?

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Avitaillement d'un Airbus A350 en carburant aérien durable de Total
Total veut réduire les émissions de son scope 3 grâce aux biocarburants, au solaire et au GNL.

Coup dur pour Total. L’Agence internationale de l’énergie, prenant enfin la mesure de l’urgence climatique, a dégainé le 18 mai un rapport préconisant l’arrêt « maintenant » de toutes nouvelles explorations gazières et pétrolières. Or le groupe français, comme Shell vient de le faire, s’apprête à faire voter en assemblée générale le 28 mai une résolution sur sa stratégie de neutralité carbone à 2050... qui ne prévoit pas du tout de se limiter à l’exploitation des champs actuels.  

Selon Patrick Pouyanné, "si l’industrie n’investit pas, la production de pétrole et de gaz déclinera de 5% par an mondialement, la pression des puits baissant", alors que "le déclin de la demande après un pic vers 2030 ne sera que de 1% à 2% par an. On pourrait se trouver dans une industrie où l’on ne veut plus investir et où le déclin naturel va plus vite que le déclin de la demande. Ce qui ferait des prix extrêmement élevés". Or, dans son scénario d’urgence climatique, l’AIE considère que le pic de la demande avait été atteint en 2019. Ce que rien ne prouve pour l’instant.

Un plan climat qui ne fait pas l'unanimité

Mais en termes de communication, le mal est fait. Le plan neutralité carbone de Total semble déjà à côté de la plaque. Même s’il salue l’initiative, les gestionnaires d’actif OFI Asset Management, Meeschaert AM et le Néerlandais PME ont déjà annoncé qu’ils voteraient contre la résolution 14 sur la stratégie climat de Total à l’AG du 28 mai. OFI Asset Management se dit en effet "particulièrement inquiet de noter les projections à la hausse dans le secteur gazier et le développement de nouveaux projets pétroliers ou gaziers dans des zones sensibles comme en Afrique de l’Est ou en zone Arctique". Il n’est pas le seul. Le 20 mai, les ONG 350.org, SumOfUs et Les Amis de la Terre ont remis au ministère de l’Economie une pétition contre "les 700 millions d’euros d’argent public avec lesquels le gouvernement pourrait soutenir un nouveau gigantesque projet gazier de Total en Arctique russe".

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Le gestionnaire d’actif voit également comme un "impératif que le groupe […] accélère la mise en place de mesures permettant une baisse significative en valeur absolue de ses émissions de scope 3 d’ici 2030. Cela ne sera (pas) possible sans un engagement à réduire la production d’énergies fossiles". Total met pourtant les bouchées doubles en matière de réduction des émissions de son scope 3. Pour preuve, ces derniers jours, le groupe a annoncé quatre contrats avec des industriels permettant de réduire leurs émissions carbones, et donc son propre scope 3, c’est-à-dire les émissions indirectes liées à l’utilisation de ses produits vendus.

Décarboner le transport...

Le 18 mai, juste après la publication du rapport détonnant de l’AIE, les PDG de Total, Air-France-KLM, ADP et Airbus, célébraient à l’aéroport de Roissy (Val-d'Oise) le premier vol long-courrier, Paris-Montréal, avec du carburant aérien durable, ou SAF ("Sustainable Aviation Fuel"). Il est produit en France par Total dans sa bioraffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône) et son usine d’Oudalle (Seine-Maritime), à partir d’huiles de cuisson usagées et de résidus provenant de l’économie circulaire. Quelques jours plus tôt, le 30 avril, Total réalisait une autre première de transport bas carbone, au port de Dunkerque (Nord) cette fois, avec l’avitaillement du plus grand porte-conteneurs au monde propulsé au GNL, le CMA CGM Jacques Saade, avec environ 16 400 m3 de gaz naturel liquéfié (GNL) fourni en mer par le plus grand navire avitailleur en GNL du monde, le Gas Agility.

... l'acier et la chimie

Le 20 mai, Total annonçait deux autres contrats industriels pour la fourniture d’énergie bas carbone. Le premier a été signé avec  ArcelorMittal Nippon Steel en Inde. Il porte sur la fourniture de jusqu’à 500 000 tonnes de GNL par an jusqu’en 2026 pour faire fonctionner son aciérie et sa centrale électrique situées à Hazira, dans l'État du Gujarat en Inde. Le second a été signé avec le chimiste allemand Merk & Co, pour la fourniture pendant dix ans de 90 GWh par an d’électricité renouvelable provenant de projets de centrales solaires d’une capacité de 45 MW, issus du portefeuille de Total en Espagne, dans la région de Castilla la Mancha. Un portefeuille acquis par Total grâce à l’argent… du pétrole, rappelle régulièrement Patrick Pouyanné le PDG du groupe.

A coup de pétrodollars

La veille, on apprenait d’ailleurs que son partenaire Indien Adani Green Energy, dont Total détient 20%, va acquérir le portefeuille de 5 GW d'énergie renouvelable de SB Energy en Inde pour une valeur totale de 3,5 milliards de dollars. Pour aller vite dans sa décarbonation, et atteindre les 100 GW de renouvelables en 2030, Total sort le chéquier pour acquérir des projets, plutôt que d’en développer massivement de nouveaux. Une stratégie critiquée, ou enviée, par beaucoup.

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