Entretien

"Total passe à une stratégie pilotée par la demande", affirme Patrick Pouyanné, son PDG

Patrick Pouyanné, le PDG de Total, explique ce que signifie la transformation de l’entreprise en un groupe multi-énergies.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Patrick Pouyanné lors d’une visite de l’usine Saft, filiale de Total, à Nersac (Charente).

Vous dites vouloir éviter à Total le sort des dinosaures et de Kodak. Pourquoi ?

Le monde est engagé dans une transformation de son système énergétique, qui s’appuie aujourd’hui à 80 % sur l’énergie fossile. Cette énergie hyperdense a un inconvénient majeur, son impact sur le changement climatique. Total a décidé, en 2020, de s’engager pour accompagner cette transformation. En mai, le conseil d’administration a validé son ambition pour le climat et un objectif de neutralité carbone en 2050, y compris sur le scope 3 en Europe, car la société veut accompagner ses clients dans la décarbonation de leur énergie.

Nous avons traduit ces objectifs en une stratégie à dix ans de transformation en un groupe multi-énergies. Elle implique l’arrêt de la croissance dans la production de pétrole et la baisse des ventes de produits pétroliers et repose sur le développement de deux piliers : le gaz et l’électricité renouvelable. Car le groupe va aussi devenir un électricien. Ces cinq dernières années, nous nous sommes organisés pour cela. En 2020, nous avons annoncé 10 gigawatts d’actifs renouvelables. Total ne terminera pas comme Kodak, qui s’était accroché à l’idée que la technologie argentique allait survivre.

La transformation en un groupe multi-énergies implique l’arrêt de la croissance dans la production de pétrole, la baisse des ventes de produits pétroliers et le développement du gaz et de l’électricité renouvelable.

—  Patrick Pouyanné, PDG de Total

Jean-Paul Agon, le PDG de L’Oréal, expliquait cet automne dans nos pages que les entreprises ont dix ans pour changer la donne. Partagez-vous cet objectif ?

Un système énergétique mondial ne se change pas du jour au lendemain. Il faudra trente à cinquante ans. Mais il ne faut pas attendre. Pour une entreprise comme Total, faire émerger 15 % d’électricité dans son portefeuille, soit près de 100 gigawatts d’ici à 2030, cela représente plus de 60 milliards de dollars de projets à financer sur dix ans. Le groupe passe d’une stratégie de l’offre, de producteur, à une stratégie pilotée par la demande.

C’est un énorme changement. Ce sont de nouveaux métiers, avec de nouveaux concurrents et de nouveaux marchés. Cela implique de développer des équipes car on ne crée pas de la valeur uniquement par des acquisitions. Nous avons lancé un important projet, One Tech, pour regrouper en une seule entité toutes nos compétences techniques centrales, soit environ 3 400 personnes. L’idée est de les réorienter au fil des années en fonction de nos priorités, moins dans le pétrole et plus dans l’électricité.

Image d'illustration de l'articleP. Lavieille?/?PhotoPQR?/?Le Parisien?/?MaxPPP
Patrick Pouyanné, PDG de Total Patrick Pouyanné, PDG de Total (Philippe Lavieille/PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP)

© P. Lavieille / PhotoPQR / Le Parisien / MaxPPP

Quel est le principal défi de ce plan ?

Tout ce qui est pétrolier devra bouger, surtout en Europe. Le green deal, j’en fais une opportunité. Les gouvernements commencent à édicter des réglementations. Nous avons obligation de réfléchir au futur pour nos métiers traditionnels en trouvant le bon équilibre. Comme nous avons encore besoin de produits pétroliers, il faut garder une capacité de raffinage. Mais il faut aussi faire évoluer nos métiers industriels. Les technologies que nous utilisons pour produire des biocarburants sont très proches de celles des unités de raffinerie. Nous avons fait une première expérience en 2015 à La Mède (Bouches-du-Rhône), qui est un succès technique et de compétences. Cela nous a confortés dans l’idée qu’il y avait un réel business model.

La conversion de la raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne) à la chimie verte préfigure-t-elle d’autres conversions de raffineries dans le monde ?

À Grandpuits, il n’y aura plus de pétrole du tout. C’est un modèle de transformation d’un site industriel à la production de biocarburants et de bioplastiques et au recyclage du plastique. Total y investit 500 millions d’euros. D’autres raffineurs européens, comme Eni, et américains suivent cette voie pour tirer parti de la croissance du marché des biocarburants. Compte tenu du green deal, d’autres sites en Europe devront se transformer, même si certains sites de raffinage intégrés, comme ceux de Normandie et d’Anvers, continueront de fonctionner longtemps. Il est préférable pour Total d’anticiper ces évolutions et de faire évoluer ses métiers industriels.

La capture et le stockage de carbone sont-ils un nouveau business ?

Tous les scénarios prédisent qu’il y aura encore des hydrocarbures dans le mix énergétique européen et mondial en 2050. Si l’on veut être neutre en carbone, il faut des émissions négatives. Une manière de faire est le Carbon capture and storage, ou CCS. En Norvège, nous participons au projet Northern Lights, qui montre que la partie la plus coûteuse n’est pas le stockage mais l’infrastructure de transport du CO2. Nous en avons tiré des leçons.

Pour faire de la capture et du stockage de carbone un business rentable, il faut un effet de taille et un prix du carbone. Celui-ci devrait être au-delà de 100 dollars par tonne à l’horizon 2030.

La première, c’est qu’il faut viser des grandes zones industrielles pour avoir beaucoup de clients, comme à Anvers, à Rotterdam ou en Normandie. La deuxième, c’est qu’il vaut mieux être près de la mer. Je vois dans le CCS un avenir pour nos champs offshore en mer du Nord comme grenier potentiel de CO2 pour l’Europe. La priorité de Total reste de capturer le CO2 de ses sites. Et, pour en faire un business rentable, il faut un effet de taille et un prix du carbone. Celui-ci devrait être au-delà de 100 dollars par tonne à l’horizon 2030 si l’Europe veut atteindre la neutralité carbone.

L’autre moyen de produire des émissions négatives est le puits de carbone naturel, les forêts. Total a un budget de 100 millions de dollars et une équipe d’une dizaine de personnes qui travaille sur plusieurs projets en Amérique du Sud et en Afrique. Il y a des synergies possibles dans des pays comme le Congo et le Gabon, où demain Total produira moins de pétrole, mais où il peut aider les populations à tirer des revenus de leurs forêts en les préservant. L’objectif n’est pas de faire du business, mais de neutraliser nos propres émissions. Sur nos 50 millions de tonnes d’émissions, on pourra en réduire la moitié par la technologie. Il faudra compenser l’autre moitié.

Image d'illustration de l'articleP. Lavieille?/?PHOTOPQR?/?LE PARISIEN?/?MAXPPP
Patrick Pouyanné, PDG de Total, dans son bureau Patrick Pouyanné, PDG de Total, dans son bureau (Philippe Lavieille/PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP)

© P. Lavieille / PhotoPQR / Le Parisien / MaxPPP

Jusqu’à présent, Total regardait de loin les technologies de l’hydrogène vert. Avez-vous changé d’avis ?

Pour l’instant, ce n’est pas un gros marché. L’hydrogène coûte trois fois plus cher que le gaz naturel. La question est de savoir comment faire décoller une économie de l’hydrogène. Les gaz renouvelables, hydrogène et biogaz, sont de bons compléments du gaz naturel. Je suis favorable à ce que l’on impose aux gaziers de mettre 10 % de gaz renouvelable dans leur réseau, comme on l’a fait avec les biocarburants. C’est ainsi que l’on créera un marché. Le métier de Total sera de produire de l’hydrogène décarboné. Le groupe possède les briques technologiques pour produire de l’hydrogène bleu à base de gaz avec de la capture de carbone. Et l’hydrogène vert, produit par électrolyse, est un complément évident à nos investissements dans les fermes renouvelables, pour stocker l’électricité.

Envisagez-vous des acquisitions ?

Pas dans l’hydrogène. Je préfère travailler en alliance avec Engie à La Mède ou, demain, avec Air liquide. L’écosystème français offre des possibilités de collaboration. En revanche, dans le domaine du biogaz, nous venons de faire l’acquisition de Fonroche Biogaz. C’est le plus grand acteur français de la méthanisation, avec plus de 500 gigawattheures, soit plus de 10 % du marché. La société, d’une centaine de personnes, est installée à Agen (Lot-et-Garonne). Elle possède une réelle compétence, notamment sa relation avec le milieu agricole. Le biogaz nous intéresse aussi pour développer la mobilité gaz renouvelable, en particulier aux États-Unis.

Comment avez-vous réussi à économiser plus de 1 milliard d’euros en 2020 sans licencier ?

Nous avons agi sur la motivation de nos équipes. Si vous annoncez à vos salariés que vous allez licencier pour faire des économies, ils s’occupent d’eux et vous laissent à votre problème d’économies. Mais si vous leur dites que vous avez besoin d’eux et qu’ils doivent se retrousser les manches, ils le font. Total est bien géré et je ne saurais pas où trouver 10 000 personnes à licencier, contrairement à mes concurrents. Nous avons aussi réalisé une économie de 150 millions d’euros sur les voyages annulés à cause de la pandémie de Covid-19. Et nous avons fait des arbitrages sur certains travaux que nous avons reportés.

Est-ce que Total doit encore chercher de nouveaux gisements ?

Si l’industrie n’investit pas, le déclin naturel des champs de pétrole est de 5 % par an, du fait de la pression dans les puits qui diminue avec le temps. Parallèlement, le déclin de la demande mondiale, après un pic vers 2030, ne sera que de 1 à 2 % par an. On pourrait donc se trouver dans une industrie où l’on ne voudra plus investir et où le déclin naturel ira plus vite que le déclin de la demande. Ce qui se traduira par des prix élevés. Pour nous, cela signifie que notre exploration doit se focaliser sur du pétrole pas cher. Continuer à explorer sous 3 000 mètres d’eau des gisements qui vont coûter cher à produire a moins de sens. Sauf, comme au Brésil, sur un immense gisement où l’on pourra produire à moins de 20 dollars le baril.

Envisagez-vous de renégocier votre contrat en Ouganda ?

Non, le projet Ouganda a déjà été négocié. Il tient la route économiquement à moins de 20 dollars le baril. C’est un bon projet, qui a d’autres défis car il s’agit de gisements terrestres, avec des enjeux de biodiversité, d’emprise au sol et de relocalisation d’habitants de la zone. Mais face aux oppositions, la seule stratégie est la transparence absolue. Le conseil d’administration a décidé de publier tous les audits, toutes les études. Je suis convaincu que la seule bonne politique pour les groupes comme le nôtre est de répondre par des faits. Cela ne suffira peut-être pas à convaincre tout le monde, mais on ne pourra pas nous reprocher d’avoir caché des choses.

Il est plus important d’avoir la concession des bornes de recharge de Paris que de dépenser 100 millions d’euros pour les jeux Olympiques. Je préfère investir cet argent dans la mobilité électrique.

À défaut d’être partenaire olympique de Paris 2024, Total a décroché le réseau de recharge pour véhicules électriques dans la capitale. Est-ce un lot de consolation ?

Non, pas du tout. À mes yeux, il est plus important d’avoir la concession des bornes de recharge de la ville de Paris que de dépenser 100 millions d’euros pour les jeux Olympiques. Je préfère investir cet argent dans la mobilité électrique. Mais le plus intéressant a été le dialogue que j’ai eu avec la maire de Paris, Anne Hidalgo. J’ai demandé à l’époque : "Est-ce que ça veut dire que Total n’a pas le droit de participer aux appels d’offres à Paris ?" Elle m’a répondu : "Pas du tout ! Vous avez le droit, au contraire. Moi, je suis prête à vous accompagner dans votre transition."

Pour moi, c’est très symbolique, cela prouve que Total est un acteur qui est accepté comme légitime dans la transition énergétique. J’en tire la leçon que notre acceptation passe forcément par notre transformation. Il y a une aspiration de la société à de nouvelles énergies. Total y répondra.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs