Le 15 avril, la publication dans la revue Cell des travaux de plusieurs équipes de scientifiques a fait grand bruit. En introduisant des cellules humaines dans des embryons de singe, cultivés ensuite en laboratoire, ces chercheurs ont créé des "embryons chimères" singe-homme. Avec, en ligne de mire, l'espoir de progrès biomédicaux.
Le film Bienvenue à Gattaca l’imaginait, les transhumanistes en rêvent. Si la création d’humains génétiquement augmentés n’est pas (encore) de mise en 2021, elle est techniquement possible. Pour créer "leurs embryons chimères", les chercheurs ont utilisé des cellules iPS, produites en laboratoire à partir de cellules de la peau adulte génétiquement reprogrammées. Mais la manipulation génétique permet d'aller bien au-delà. En inactivant à l’aide des ciseaux moléculaires Crispr-Cas9 un gène dans des embryons dans l’espoir de les protéger du VIH, le scientifique chinois He Jiankui a ainsi aidé à « mettre au point » Nana et Lulu, deux petites filles nées en novembre 2018. Il a finalement été sanctionné par les autorités de son pays pour avoir joué à l’apprenti sorcier. Car, assène le généticien Axel Kahn, « il n’existe aucun recul pour juger de la sécurité d’une telle modification et de sa précision. Crispr-Cas9 peut introduire de manière imprévisible des altérations non désirées de l’ADN ailleurs qu’au site ciblé ».
Le Covid-19, un tremplin inattendu
Dans d’autres domaines de la santé, faire appel au génie génétique est toléré. Comment ? En apportant – à l’aide d’un vecteur viral ou non viral - un matériel génétique au système immunitaire du patient pour transformer son corps en usine biologique. Le Covid-19 lui a offert un tremplin inattendu avec les vaccins d’AstraZeneca, de Johnson & Johnson et Spoutnik V. Dans ces derniers, le gène codant la protéine Spike, qui déclenche la réponse immunitaire au Covid-19, a été inséré dans des adénovirus (des virus du rhume saisonnier, qui jouent ici le rôle de vecteur) vivants, rendus inoffensifs par le génie génétique. Une technologie expérimentée uniquement dans la lutte contre Ebola. Pour faciliter la naissance de ces vaccins tant attendus, le Parlement européen avait exceptionnellement accordé, en juillet 2020, à leurs essais cliniques une dérogation à la lourde réglementation OGM.
Un cran plus loin, l’édition du génome offre un potentiel thérapeutique gigantesque. Il suffit d’une injection pour insérer des fragments ou la totalité d’un gène visant à corriger la déficience génétique responsable d’une maladie rare, la réplication cellulaire devant ensuite conduire au rétablissement du patient. C’est le défi auquel s’attelle le suisse Novartis depuis août 2020, sur son site de bioproduction des Ulis (Essonne). Ex-propriété du laboratoire à capitaux publics français LFB, ce site est le seul en France et l’un des trois au monde pour Novartis capable de fabriquer des cellules Car-T, utilisées pour traiter des maladies rares jusqu’alors incurables.
Des cancers du sang à l’amyotrophie spinale
C’est une course contre la montre pour fournir à temps nos médicaments sur mesure de thérapie génique à nos patients.
— Marie Urtiaga, directrice du site de bioproduction des Ulis de Novartis
Actuellement, 40 % des patients les recevant – des jeunes atteints de cancers du sang, condamnés après des échecs en chimiothérapie ou radiothérapie – ont pu être sauvés. Avec sa vingtaine de centres hospitaliers partenaires en France, Novartis mène une course contre la montre pour fabriquer en 22 jours, à partir des lymphocytes T des malades, « ces médicaments sur mesure, dont 10 jours sont consacrés au traitement des cellules et 12 au contrôle qualité », raconte Marie Urtiaga, la directrice de cette usine dont ne sort encore qu’un traitement par jour, mais qui va doubler ses capacités.
Les espoirs de la thérapie génique ont été concrétisés par les travaux du Généthon, le laboratoire de recherche fondé en 1990 par l’association de patients AFM-Téléthon. L’an passé, ils ont notamment conduit à la mise sur le marché du Zolgensma, un médicament capable de soigner des bébés souffrant d’amyotrophie spinale, une maladie génétique neuromusculaire à laquelle moins de la moitié des enfants atteints survivaient au-delà de leurs 2 ans.
Mais le caractère révolutionnaire de ces traitements, auxquels s’ajoutent une R & D initiale conséquente et une production complexe combinant milieu aseptique et culture cellulaire, à flux tendu et impossible à stocker, rendent leurs prix de vente faramineux. Racheté par Novartis, le Zolgensma est considéré comme l’un des médicaments les plus chers au monde, à près de 2 millions d’euros la dose. Une autre thérapie génique, pour lutter contre une forme de cécité, est facturée, elle, 500 000 euros. Une épine dans le pied des systèmes de santé à travers le monde.
La patrie du Téléthon à la peine
Cela n’empêche pas le marché de décoller. S’il se limite à une dizaine de médicaments autorisés (outre les vaccins), 210 essais sur l’homme sont en cours, dont une quarantaine dans l’ultime phase III, selon une étude de BioPharmAnalyses et OctopusyX BioConsulting. Ils ciblent des maladies hématologiques, ophtalmologiques (l’œil est un petit organe plus facile à soigner par ce biais), lysosomales, immunologiques et neurologiques. Or 60 % de ces essais sont initiés aux États-Unis, contre 12 % en France. La patrie du Téléthon peine à disposer d’un tissu industriel solide pour produire ces thérapies (voir notre enquête). Ses biotechs, prometteuses (Eyevensys, Gensight, EG 427, Polyplus-transfection…), sont éparpillées. YposKesi, la structure de bioproduction de l’AFM-Téléthon cofondée avec Bpifrance en 2016 en vue de « consolider le premier acteur français et européen de la filière », vient même de se faire racheter à 70 % par le sud-coréen SK Holdings.
A la demande d’une biotech américaine du secteur, Bluebird Bio, six experts – dont les économistes de la santé Jean de Kervasdoué, Gérard de Pouvourville et Nicolas Bouzou, le professeur d’éthique médicale Emmanuel Hirsch – ont planché sur des pistes à proposer aux pouvoirs publics pour rattraper le retard pris par la France. Dans leur manifeste dévoilé le 10 février, ils appelaient à « faire évoluer le financement annuel vers une logique d’investissement », en identifiant « les enjeux des thérapies géniques en termes de valeur » et de bénéfices économiques et sociétaux sur du long terme (espérance de vie, famille, carrière…), tenir compte de la prévalence et de l'incidence des maladies traitées, et proposaient de « construire des mécanismes de financement pérennes et soutenables pour la Sécurité sociale, à travers la mise en place du paiement échelonné dans le temps et conditionné à l’efficacité des traitements ».
Les ambitions de Sanofi changeront-elles la donne ? Le numéro un pharmaceutique français n’en commercialise pas encore, mais planche outre-Atlantique en R & D sur une dizaine de traitements... qu’il espère produire en France. Il a récemment investi 15 millions d’euros dans son usine de Genzyme à Lyon (Rhône) pour en faire son premier site au monde de production de vecteurs viraux. « Cela fait partie des domaines stratégiques identifiés pour les thérapies du futur », assure Laurent Miermont, le responsable de cette activité sur le site.



