L'Usine Nouvelle.- L’épidémie de Covid-19 pousse à la distanciation sociale et perturbe la production. La robotique peut-elle sécuriser les activités ?
Jean-Paul Laumond. - Nous vivons une période inédite. Pour l’instant, rien ne permet d’affirmer que les industries les plus robotisées résistent mieux que les autres. Un robot ne peut pas contracter le coronavirus, mais il demeure supervisé par un opérateur humain. Il faut rester humble : il n’y a pas de solution miracle à la crise. Même dans l’aide aux personnes fragiles, force est de constater que la robotique n’est pas là, en support aux soignants. C’est peut-être une fois la crise passée qu’elle pourra être envisagée comme un facteur de relocalisation de la production industrielle.
Le développement de la robotique est assez lent. Comment l’expliquer ?
Il faut distinguer les technologies de l’information pures, telles que nous les trouvons dans nos téléphones par exemple, qui connaissent une croissance très rapide, et la robotique. Pour caricaturer, j’ai l’habitude de dire que nous nous sommes habitués à utiliser des logiciels qui ne fonctionnent pas ! En reconnaissance d’image, quand vous cherchez les photos de tante Adèle, le logiciel rend le service correctement la plupart du temps. Il peut néanmoins parfois la confondre avec quelqu’un d’autre, mais ce n’est pas grave, car c’est vous qui validez in fine le résultat. C’est impossible en robotique : la machine est confrontée au monde physique. Si le logiciel qui le contrôle n’est pas au point, le robot va dysfonctionner ou se casser la figure. La certification du logiciel, indispensable pour faire progresser la robotique, constitue un défi majeur pour la recherche.
L’enjeu est donc de maîtriser l’action du robot sur le monde réel ?
Un robot est une machine confrontée au monde physique. Le premier défi est l’intelligence de la gravité : comment, par exemple, faire tenir debout une machine avec deux jambes ? Dans les laboratoires, des robots humanoïdes de grande taille peuvent désormais marcher. Ou même monter, laborieusement, un escalier. Mais nous restons très loin d’applications industrielles. Aujourd’hui, la robotique de service se cantonne à des fonctions de communication et de marketing. L’autre défi, c’est l’interaction avec l’homme. C’est ce que fait le cobot, qui facilite un certain nombre de tâches difficiles pour un opérateur comme la manutention de charges lourdes. Aujourd’hui, la commande de ces systèmes est suffisamment fiable et certifiée pour être opérationnelle. Mais ces robots ne sont pas autonomes. Quand nous disons à un robot « va me chercher un verre d’eau », il doit percevoir le monde, le modéliser et conduire un raisonnement pour effectuer cette tâche. Elle est réalisée aujourd’hui dans les laboratoires de recherche, mais la route est encore longue pour qu’elle le soit dans la vie courante.
Comment se place la France sur ces sujets ?
Du point de vue de la recherche fondamentale, la France est bien positionnée. Le nombre de publications scientifiques nous place dans le top cinq mondial. Nous comptons de nombreux laboratoires de recherche en robotique et à peu près 1 200 chercheurs. Sur le plan économique, en revanche, elle n’a quasiment plus de production de robots industriels. Pourtant, dans les années 1970-1980, nous étions en pointe là-dessus, en particulier avec la régie Renault. Puis tout a été perdu. Notamment en raison de choix stratégiques : les moteurs privilégiés par la France, car les plus performants à l’époque, étaient hydrauliques. L’Allemagne a fait le choix des moteurs électriques, qui nécessitent plus d’algorithmes de traitement de l’information. Ce qui lui a ensuite permis de développer des géants de la robotique comme Kuka. Mais la France conserve des atouts dans le domaine du logiciel, qu’il s’agisse de la vision par ordinateur et de la commande de systèmes complexes, grâce auxquels un robot peut agrandir son champ d’action. Et elle a su se positionner sur des niches, comme la robotique agricole, médicale et la logistique.
La recherche rayonne, mais l’industrie est faible. Comment remédier à ce paradoxe ?
Du côté de l’organisation de la recherche, nous avons beaucoup d’équipes autonomes et très petites, spécialisées sur des fonctions particulières comme la vision par ordinateur. Nous avons d’excellents chercheurs, mais isolés. Il leur manque un support au niveau des plates-formes robotiques, entretenues par des ingénieurs et techniciens. Or il est impossible de faire de la robotique sans robot. Se doter de telles plates-formes demande des modes d’organisation et de financement plus ambitieux que des petites structures. Il y a deux ans, l’Académie des sciences et son homologue allemand, la Leopoldina, ont proposé la création d’un grand institut de robotique afin de fédérer toutes les énergies, avec une stratégie politique permettant de rassembler chercheurs, ingénieurs et techniciens pour atteindre une masse critique. Une telle structure pourrait stimuler un écosystème entre l’industrie et la recherche.
Softbank a racheté Aldebaran. Vous-même aviez fondé une start-up reprise par Siemens. Comment éviter la captation de l’innovation française par l’étranger ?
Force est de constater que SoftBank et Siemens ont reconnu des compétences en France. La question de savoir pourquoi les rachats n’ont pas été faits par des groupes français relève d’impératifs financiers et échappe malheureusement au chercheur.
Quels grands groupes en France pour faire ce que SoftBank a fait avec Aldebaran ?
SoftBank est un opérateur téléphonique qui a décidé de créer une société de robotique. Les Japonais ont l’habitude d’avoir plusieurs flèches à leur arc au sein d’une même société. On peut aussi penser au groupe Kawada, spécialisé dans le BTP [l’équivalent en France de Bouygues, ndlr]. Il a répondu à un appel d’offres du gouvernement japonais pour fabriquer HRP2, un robot humanoïde à destination des chercheurs. Cela ne lui a rien rapporté dans un premier temps. Mais il a acquis en quelques années des compétences et créé ensuite la société Kawada Robotics pour fabriquer Nextage. Un robot humanoïde manchot qui utilise une multitude d’outils pour réaliser des tâches précises et minutieuses. Depuis, Kawada a réalisé plusieurs intégrations industrielles de ce robot. Il y a eu au Japon une stratégie politique et industrielle qu’on n’a pas vue en France. Il faudrait, dans notre pays, de telles initiatives stratégiques pour identifier et valoriser les talents. Airbus, Bouygues, Dassault Systèmes et Safran, qui ont déjà des activités robotiques, pourraient prendre ce rôle.



