Finalement, les Français ne retiendront pas leur souffle dans les gradins de la Robocup cet été. Connu pour ses matchs de football, ce tournoi international de robotique devait se tenir à Bordeaux (Gironde), avant d’être reporté à 2021 en raison de la pandémie de Covid-19. Quadruples champions du monde, les scientifiques du Laboratoire bordelais de recherche en informatique (Labri) porteront à nouveau les couleurs de la robotique tricolore dont la réputation n’est plus à faire, sur le terrain comme dans les revues scientifiques.
Malgré un terreau de recherche fertile, la robotique française peine à s’industrialiser. Une contradiction mise en exergue par la crise sanitaire actuelle. En quelques semaines, Shark Robotics, Octopus Robots et Hellomoov ont adapté leurs robots dédiés à la défense, l’agriculture et la manutention pour les réorienter vers la désinfection. Au chevet des malades et des personnes âgées, les robots de téléprésence ont également connu les honneurs des caméras. Mais en première ligne, la robotique est restée marginale. En cause, ses lacunes technologiques – les robots autonomes dans un monde en mouvement n’existent pas encore – et économiques. Un point illustré par le parcours de la start-up choletaise Octopus Robots (Maine-et-Loire) : le prototype de robot de désinfection qu’elle vient de ressortir du placard pourrait être un produit plus opérationnel et industrialisé si elle ne l’avait pas abandonné, il y a cinq ans, pour se concentrer sur l’assainissement automatique des élevages avicoles, un marché plus mature. L’agriculture est d’ailleurs l’une des niches où les start-up tricolores ont réussi à se positionner. À l’image de Naïo Technologies qui, dans la périphérie de Toulouse (Haute-Garonne), construit des robots autonomes dédiés au désherbage mécanique. Une tâche dont la demande explose face aux réglementations environnementales et au manque de main-d’œuvre. Mais trouver un modèle d’affaires dans un marché émergent n’est pas aisé. "Nous avons souvent modifié nos robots ou mis un terme à des développements en cours pour assurer la qualité et les fonctionnalités des produits", se souvient Aymeric Barthes, le président et cofondateur de Naïo Technologies. Le choix de construire eux-mêmes le robot Dino, sans partenariat industriel, fut par exemple le fruit d’un retournement stratégique.
Portés par leurs niches et leur actionnariat familial, d’autres acteurs français sont moins connus. Tel le discret champion des robots pour presses d’injection plastique Sepro, une ETI familiale vendéenne. "Nous exportons 85 % de notre production, avec des robots installés dans 42 pays l’an passé. Sans être mondialisés, nous ne serions rien", résume son directeur commercial monde, Xavier Lucas. Portée par le marché, cette ETI de 650 salariés a quintuplé son volume de ventes en une décennie. Et a réussi à atteindre le deuxième rang mondial de son secteur. Pour cela, Sepro a misé sur la coopération avec d’autres roboticiens – le suisse Staübli et le japonais Yaskawa – afin de proposer des robots six axes. Il vient aussi de signer avec le danois Universal Robots pour développer son offre cobotique. Ces partenariats lui ont permis de rester centré sur son cœur de métier tout en adaptant ses solutions à ses clients. Une stratégie similaire à celle d’Eca Group, à Toulon (Var), spécialiste des drones navals. "Pour faire des drones, notamment dans la défense, il faut être intégrateur, explique Guénaël Guillerme, son directeur général. Impossible de se focaliser seulement sur la technologie, car chaque client vous demandera un système différent, avec son propre radar ou un capteur particulier par exemple."
Orientés business
Mais contrairement à des groupes établis, les entreprises plus jeunes ne peuvent compter sur leur réputation ou la confiance de leurs actionnaires. Souvent positionnées sur le créneau de la robotique mobile, friande de mathématiques, elles ne peuvent pas se contenter de la techno. « Nous avons les meilleurs roboticiens du monde en France, mais la clé de la réussite c’est aussi d’être orientés business », analyse Romain Moulin le directeur général et cofondateur du logisticien Exotec. D’où le choix de s’orienter vers les entrepôts, en plein boom : "La robotique coûte cher, mais notre modèle est rassurant car son retour sur investissement, en densité de stockage et en vitesse d’opération, est très clair et mesurable." Alliant mécanique, électronique et informatique, "la robotique nécessite des développements longs et coûteux qui compliquent la levée de fonds", rappelle le délégué général de la Fédération française des clusters de la robotique, Philippe Roussel. Le coût des composants a certes baissé, mais une erreur de conception physique ne se corrige pas aussi simplement qu’en effaçant une ligne de code. Et la certification allonge encore les délais.
Dans la santé, il faut à la fois répondre à un vrai besoin et assurer son marché prévient Bertin Nahum, le fondateur de Medtech. Désormais à la tête de Quantum Surgical, il conseille de favoriser les "technologies habilitantes", permettant de réaliser des actes impossibles auparavant. Et de penser tôt au marché global. "Pour nous implanter en Chine, nous venons de créer une coentreprise avec Lifetech, un acteur local du médical qui nous apporte son savoir-faire pour toutes les phases de certification réglementaire sur ce marché", détaille-t-il.
Difficultés de financement
Dès l’amorçage, le positionnement et le marketing sont clés. "Les approches de technologues ne fonctionnent pas, car leurs robots ne répondent pas à de vrais besoins, juge Bruno Maisonnier, le fondateur d’Aldebaran, désormais passé du côté de l’IA. Les sociétés qui réussiront sont celles fondées par des professionnels du secteur sur lequel elles se positionnent." Une recette appliquée à la lettre par Sophie Cahen à la tête de Ganymed Robotics, qui vient de lever 2 millions d’euros pour robotiser la pose de prothèses du genou. "Nous sommes nés des rêves d’un consortium de roboticiens et de chirurgiens de haut niveau ce qui, en plus des brevets et des prix que nous avons obtenus rapidement, nous a permis d’établir une crédibilité", explique l’ingénieure. Ce sont aussi les performances de sa technologie robotique collaborative, issue des recherches du CEA, qui ont permis à Isybot de finaliser une levée de fonds à hauteur de 2 millions d’euros en pleine épidémie de coronavirus.
Mais toutes les entreprises innovantes ne connaissent pas ce succès. Malgré des tests concluants dans une banque toulousaine, le limousin Cybedroïd a fermé en juillet dernier après son échec à rassembler les 2 millions d’euros nécessaires pour assurer le passage en production de son robot humanoïde relate, amer, son cofondateur, Fabien Raimbault, pourtant convaincu du marché de son automate. "On ne s’intéresse qu’aux usages les plus évidents de la robotique", regrette Catherine Simon, corédactrice du rapport parlementaire de Bruno Bonnell sur la robotique française paru en avril 2019. Dont les propositions pour faire de la France une grande nation robotique sont restées hors des radars politiques, centrés sur l’IA. La tendance semble être à la rationalisation. Côté entreprises, le spécialiste des véhicules à guidage automatique (AGV) BA Systèmes – désormais regroupé dans B2A avec Alstef – revient sur sa stratégie de diversification et d’innovation collaborative. Après ses excursions du côté de la santé, il se concentre sur la logistique et l’innovation dans le complément d’offre, par exemple pour la préparation de commandes. "Il faut beaucoup investir pour trouver de nouveaux concepts et les amener vers leur marché, sans garanties", justifie Rémy Fargier, le directeur général de BA Systèmes.
Même son de cloche chez les investisseurs. Alors que l’Hexagone manque encore de fonds de taille suffisante pour financer l’industrialisation, poussant des acteurs comme Medtech et Aldebaran à se financer à l’étranger, les fonds existants assurent leurs arrières. "Les fonds en France ont une approche pragmatique : nous investissons quand nous avons un marché d’application en tête", revendique Alexandre Mordacq, chargé d’un fonds robotique chez 360 Capital Partners. Loin des « tirs sur la lune » dont les États-Unis sont friands. Le prix de la maturité serait-il de renoncer à ses rêves ?
Comment se financer en France en trois étapes clés
- Innovation Bpifrance est l’acteur principal. « Nous ne proposons pas de dispositif de financement dédié à la robotique, mais un continuum large et ouvert de financements », détaille Agnès Laurent-Moreau, responsable de l’industrie dans la branche innovation de la banque publique, citant notamment le plan deeptech, consacré aux technologies de rupture. En 2019, Bpifrance a accordé 5,3 millions d’euros d’aide à des entreprises et des start-up pour l’innovation en robotique et cobotique. Les aides à l’innovation des régions peuvent aussi être mobilisées.
- Amorçage et early-stage Bpifrance propose des prêts, mais les jeunes pousses doivent souvent faire appel aux sociétés de gestion de capital-risque (VC). En 2014, le fonds Robolution a levé 75 millions d’euros dédiés à la robotique (dont plus de 50 millions ont été dépensés). Mais l’initiative n’a pas essaimé. « De nombreux fonds deeptech se lancent », rassure Alexandre Mordacq, qui gère le fonds Robolution pour le compte de 360 Capital Partners. « Parlez avec des entrepreneurs expérimentés, déjà passés par là », conseille Alexis Houssou, à la tête du Hardware Club, dont le fonds de 50 millions finance notamment la robotique. Au-delà des VC investissant dans la tech, comme Elaia ou Daphni, les fonds verticaux, spécialisés sur un secteur, peuvent être sollicités. Naïo Technologies, par exemple, a fait appel à CapAgro et Demeter, des fonds spécialisés agriculture et environnement, pour se financer.
- Industrialisation C’est là que le bât blesse. Pour dépasser les 20 millions, trois options existent : se faire racheter par un industriel, entrer en Bourse ou convaincre un gros fonds d’investissement. Toutes sont difficiles en France. Concernant les fonds, « avoir des acteurs de cette taille suppose de penser à l’échelle européenne », juge Alexis Houssou, citant le fonds londonien Atomico. Le travail reste à faire.



