« Nos salariés et leurs compétences sont recherchés, nous devons tout faire pour ne pas perdre ces talents dont nous aurons besoin pour rebondir lorsque la crise sera passée. » Pas question, pour le DRH France du groupe Thales, Pierre Groisy, de répondre à la brutale chute d’activité de la branche aéronautique par un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE). Ni même de laisser ses salariés s’ennuyer et être tentés d’aller voir ailleurs. Dès juillet 2020, il a négocié un accord « pour soutenir l’emploi, l’activité et préparer l’avenir », signé le 29 janvier par les quatre organisations syndicales représentatives (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT).
Au début de l’été, la direction de Thales (40 000 salariés en France) avait évoqué la suppression de 1 300 postes (en France), sans licenciements secs, mais avec des départs volontaires et des préretraites. Tout l’enjeu des négociations, de septembre à décembre, sera de faire baisser ce nombre de suppressions de postes, devenu un maximum, en affectant les salariés dont l’activité est touchée à celles qui se portent bien.
Solidarité à l'intérieur du groupe
« Aujourd’hui déjà, on ne parle plus que de 1 000 suppressions de poste, grâce à un axe très fort sur la mobilité, note le coordinateur CGT, Grégory Lewandowski. C’est tout l’intérêt d’avoir un groupe très diversifié : quand une activité va mal, on peut compenser par les activités qui se portent bien. » Le DRH confirme : « grâce à la solidarité du groupe, au travail de mobilité interne et au dialogue social, plus de 300 postes ont été préservés en quelques mois ».
L’attention se porte surtout sur l’activité avionique de Thales (AVS), la plus touchée. Dès le 1er juillet, pour ne pas laisser sans travail 240 ingénieurs d’AVS - « qui auraient pu avoir envie de sortir », craignait alors le DRH -, Thales a créé un centre de compétences en ingénierie. Les ingénieurs d’AVS de Toulouse (Haute-Garonne) et de Mérignac (Gironde) pourront y travailler, à distance, pour les autres entités du groupe, et notamment l’activité défense. « 200 postes sur 240 ont déjà retrouvé une activité pleine, c’est une vraie réussite », se réjouit Pierre Groisy, qui y voit par ailleurs « l’opportunité, pour les ingénieurs, de s’ouvrir sur d’autres horizons ». Ceux qui en auront besoin seront formés.
Une mobilité renforcée
Autre piste pour conserver l’emploi : le site de Thales AVS à Châtellerault (Vienne), dont l’activité de maintenance en aéronautique civile est plus que ralentie, s’est vu affecter une activité de réparation de produits d’optronique - et les investissements qui vont avec. Près de 80 postes, qui auraient été menacés sans cette nouvelle activité, y seront affectés. 80 opérateurs seront formés à ce nouveau métier pendant neuf mois, les premières formations ayant commencé en janvier.
Surtout, le groupe encourage fortement la mobilité interne, depuis les sites et métiers impactés par un ralentissement, vers ceux qui se portent bien. Une tradition ancienne, chez Thales, qui dispose de 80 sites en France, mais qui a été renforcée dans l’accord de janvier. « Un accord portait sur les mobilités individuelles, mais il n’avait jamais concerné autant de monde, un autre était réservé aux situations d’adaptation de l’emploi, indique Grégory Lewandowski. Celui de janvier mélange les deux accords. »
Le télétravail pour accepter une mobilité
L’accord prévoit une distinction entre les mobilités à moins de 50 kilomètres du domicile et celles à plus de 50 km, entre celles avec transfert familial et les autres. Le tout avec des conditions matérielles à faire pâlir d’envie n’importe quel salarié d’un autre groupe : voyage de reconnaissance en famille de cinq jours, tous frais pris en charge, aide au passage du permis de conduire, frais de garde d’enfants ou d’internat…
L’accord introduit aussi la possibilité de télétravailler jusqu’à deux jours par semaine, pour desserrer les derniers freins chez ceux qui hésiteraient à prendre un poste loin de chez eux. « Et même trois jours, si c'est demandé », ajoute le DRH. Un système de détachement entre les sociétés du groupe, mais aussi à l’extérieur de Thales, a par ailleurs été créé, suffisamment accompagné pour être attractif.
Un dialogue social renforcé
Pour préserver l’avenir, le groupe s’engage à maintenir le niveau de présence des alternants au niveau prévu avant la crise (1 500 contrats par an) et continuera de recruter notamment 500 jeunes diplômés en 2021 et 2022. « Habituellement, les recrutements étaient réalisés pour 65% en externe, pour 35% en interne, nous allons inverser ces proportions », précise Pierre Groisy. Qui se félicite d’avoir mis en place de nouvelles manières de pratiquer le dialogue social : « il y aura une grande transparence sur tous les projets à trois et quatre ans, nécessaire pour entretenir la confiance et la solidarité ».
La CGT explique avoir signé l’accord, en dépit des suppressions de postes qu’elle continue de combattre, pour cette raison : « une partie de l’accord traite de la préparation de l’avenir, de relocalisation, de diversification, et donne des droits supplémentaires aux représentants du personnel pour pouvoir contester certaines décisions de la direction et apporter des projets de réindustrialisation. C’est fondamental pour nous », note Grégory Lewandowski.
Ensemble, direction et partenaires sociaux ont commencé à déployer l’accord dans les sociétés et établissements du groupe. Une fois signé, il reste à l’appliquer.



