D’épais tronçons noirs luisent au soleil. Longs de quelques mètres et larges d’une bonne dizaine de centimètres, ils sont entassés les uns sur les autres. De près, l’œil remarque que chacune de ces gaines sombres abrite des centaines de plus petits câbles, eux-mêmes composés d’un carcan plastique de couleur vive et d’un cœur en cuivre, de moins d’un millimètre d’épaisseur. «Ce sont des câbles ADSL», éclaire Jérôme Jeaneau, le directeur délégué en charge des métaux non-ferreux chez Suez, à l’occasion d’une visite organisée pour la presse du site Recycâbles, situé à Noyelles-Godault près de Douai (Pas-de-Calais). Des câbles au centre de l'attention en ce moment, puisque ce sont eux qu’Orange prévoit de retirer en grande quantité en France, à l’occasion de la fin du réseau cuivre au profit de la fibre.
Sécuriser l’approvisionnement en cuivre
Ce grand chantier à venir – dont l’ampleur exacte est tenue secrète [voir encadré] – met des acteurs comme Recycâbles dans la lumière. Mais la coentreprise, fondée en 2008 par le recycleur Suez (64%) et le câblier Nexans (36%), ne l’a pas attendu pour se positionner sur un créneau déjà porteur. Le site – qui emploie 50 personnes et traite 30000 tonnes de câbles par an, pour produire 13500 tonnes de cuivre, 1500 tonnes d’aluminium et des matières plastiques –, traite tous types de câbles. ADSL donc, mais aussi électriques, issus de chute de production ou de la démolition d'anciens bâtiments.
Récupérer le cuivre d'un câble ADSM nécessite une multitude d'étapes pour le libérer de ses enveloppes de plastique
«Le cuivre est un métal industriel indispensable, notamment pour l’électrification. Mais le marché entre désormais en déficit structurel», explique Xavier Mathieu, directeur chargé des activités métallurgiques et des achats de métaux chez Nexans, pour expliquer l'intérêt de son entreprise, parmi les plus grands producteurs de câbles électriques du monde. Recycler du cuivre (qui, comme tout métal, peut être refondu à l'infini) est donc sur le papier un moyen idoine pour sécuriser de la matière première et soulager les tensions du marché.

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Près d'un tiers des 33 millions de tonnes de métal rouge consommées dans le monde en 2024 proviennent déjà de sources secondaires. Mais dans la pratique, séparer le métal de ses entraves de plastique et le réutiliser dans des applications exigeantes est un sacerdoce. C'est dans ce cadre que Suez «apporte son expertise dans la collecte, le broyage et la séparation des déchets», pointe Lyonel Rouve, directeur de l’activité flux spécialisés au sein de l’entreprise française de service à l’environnement, qui multiplie les partenariats dans l'économie circulaire.
Eliminer tous les polluants
Le parcours débute à l'extérieur du site. Au pied d’un engin de chantier, qui utilise une gigantesque pince pour farfouiller dans des piles de câbles, un ouvrier scrute les déchets étalés par terre. Méthodiquement, il écarte les câbles qui comportent de l’aluminium. L’indice pour les différencier ? «Les stries ne sont pas les mêmes», indique l’homme à la tâche, en invitant à scruter l’enveloppe extérieure des câbles à terre, qui parait faite du même plastique noir aux yeux du néophyte.
«Dans les lots, il y a toujours une part indésirable qu’il faut enlever, notamment pour éviter d'abîmer les machines», explique Jérôme Jeaneau, en citant notamment le plomb, peu compatible avec les dents des broyeurs. Tout au long de la ligne, une multitude d’autres étapes de tri, technologiques ou manuelles, sont installées. Elles sont nécessaires pour garantir la pureté du cuivre récupéré en sortie.
Nathan Mann Un ouvrier, aidé d'un petit râteau, inspecte les câbles qui défilent à toute vitesse en sortie de déchiqueteuse.
Introduit par grandes brassées dans une déchiqueteuse, capable de lacérer jusqu’à 6 tonnes de matière par heure, les câbles sont d’abord tronçonnés en morceaux d’une quinzaine de centimètres. Transportés par un tapis roulant, ils passent ensuite sous un électroaimant – pour enlever les éventuelles trace de fer – avant d'être inspectés visuellement par un ouvrier masqué. Concentré malgré le bruit d'enfer des machines, il remue, à l’aide d’un petit râteau, le flux multicolore qui passe devant lui pour détecter les erreurs. «Les câbles passent ensuite par une séquence de broyeurs, avec des granulométries de plus en plus petites, pour obtenir des morceaux de moins de 5 millimètres», dévoile Jérôme Jeaneau.
Pas de câbles recyclés en France…
Réduits en confettis, les anciens câbles vont ensuite vers des tables densimétriques. Des appareils étranges, donc le plan incliné sépare les fragments de plastiques, qui virevoltent à gauche tandis que le cuivre glisse vers la droite. De la magie ? «Une soufflerie envoie de l’air par dessous : le cuivre, plus lourd, reste en contact et est déplacé par vibration», sourit notre guide qui note que le métal qui s'écoule dans un récipient peut alors sortir «pur à 99,9%» ! Si besoin, la grenaille récoltée peut encore subir une autre étape tri, en passant dans une machine optique calibrée pour souffler chaque pièce hors-norme.
Nathan Mann La différence de densité entre le cuivre et le plastique permet de séparer efficacement les deux matériaux.
Les morceaux de cuivre gagneront-ils la fonderie de Nexans, située à Lens ? Pour l’instant. «Nous n’envoyons que 5% de notre production en France», chiffre Jérôme Jeaneau. Une partie de la matière de l’usine serait assez pure pour les fours de Nexans, mais les grenailles n’ont pas la bonne forme et risqueraient de bloquer les installations, conçues pour faire fondre les lourdes plaques du métal rouge. Peu de capacités existent en France pour fondre le cuivre recyclé, à l'exception de quelques activités de production d'alliages ou de cuivre mécanique.
Nexans a conscience du problème. «Il n’y a pas de capacité d’affinage du cuivre en France : nous importons des cathodes de cuivre, essentiellement primaires pour les fondre. Et l’équivalent en déchet de cuivre est en général traité et en grande partie exporté», regrette Xavier Mathieu. D'où l'annonce du câblier, en octobre, d'un investissement de 90 millions d’euros pour augmenter ses capacités de production tout en s’armant dans le recyclage.
D'ici 2027, à Lens, un four d’affinage sera capable de retirer les impuretés de 80000 tonnes de cuivre par an, qui viendront alimenter un nouveau four de fusion. «Nous pourrons utiliser des grenailles et du cuivre mêlés et atteindre la qualité nécessaire pour le fil machine et les câbles sous-marins haute tension que nous produisons», précise le cadre de Nexans. Une perspective de recyclage en boucle fermée, en France, que Recycâbles va sans doute essayer de valoriser pour obtenir des lots de la part d’Orange.
Nathan Mann En sortie de tri, la grenaille de cuivre issue des anciens cuivre peut être pure à 99,9%.
La fin de l’ADSL suscite les convoitises
Le propre des trésors enterrés, c’est que l’on n'est jamais vraiment sûr de ce qu’il y a dedans. Le démantèlement de l’ancien réseau ADSL, orchestré par Orange en est un bon exemple. Le grand chantier consistant à déterrer les câbles en cuivre installés dans toute la France, a débuté en 2022. Il doit monter en puissance en 2026 et durer jusqu’en 2030. Mais le véritable poids du métal contenu dans le million de kilomètres de lignes - pour lequel un appel d’offre est en cours - n’est pas public. «Les estimations qui circulent sont fausses», précise un porte-parole de l’opérateur, en pointant que les diamètres des câbles sont variés, et que tous ne seront pas récupérés, pour des raisons techniques ou pour éviter des atteintes à l’environnement.
Il n'empêche, plusieurs grands noms du recyclage des métaux ont fait part de leur intérêt pour un marché, qui pourrait se chiffrer en milliards de dollars. Suez compte sur Recycâbles, ainsi que sur une usine similaire opérée en propre à Isigny-le-Buat, dans la Manche. «Mais nous ne prévoyons pas de nouvelles capacités. La capacité de broyage en France est suffisante», se borne à préciser Lyonel Rouve, sans vouloir commenter un appel d’offres en cours. Le chantier, relativement court, ne suffit pas forcément pour motiver l'installation de nouvelles usines. Et si les cours du cuivre reprennent des couleurs – ils se sont arrêtés juste en-dessous de la barre des 10 000 dollars la tonne à la bourse de Londres vendredi 21 mars –, les sites spécialisés dans le démantèlement et la refonte n'en bénéficient que marginalement, car ils achèteront mécaniquement le cuivre des produits en fin de vie plus cher... Par contre, cette dynamique peut favoriser l'usage de cuivre recyclé par des utilisateurs finaux. Nexans, qui prévoit sa nouvelle fonderie, en est l'exemple parfait.



