Majestueuse, la Loire s’étire le long du nouveau parc arboré aménagé par La Chapelle-Saint-Mesmin. La petite ville de 10000 habitants tente de trouver sa place dans l’offre touristique pléthorique d’un territoire inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. À 4 kilomètres en aval d’Orléans (Loiret), une réserve naturelle abrite 222 espèces d’oiseaux. Une guinguette est en projet. Et Valérie Barthe Cheneau, la maire divers gauche, s’interroge, au volant de sa petite voiture, sur l’intérêt de faire venir dans sa commune une variante de la Loire à vélo, qui emprunte l’autre rive.
Si La Chapelle s’imagine un avenir touristique, la haute cheminée rouge et blanche de l’usine Duralex, qui surplombe ses parcs et lotissements, rappelle que l’industrie n’a pas dit son dernier mot. Mais il s’en est fallu de peu. En redressement judiciaire en avril, le quatrième en vingt ans, la verrerie iconique du verre de table made in France a échappé in extremis à la fermeture. Le 26 juillet, le tribunal de commerce d’Orléans a confié sa relance à une société coopérative de production (Scop) portée par le directeur du site, François Marciano, et 150 des 226 salariés.
«Si la ville est ce qu’elle est, c’est grâce à Duralex, explique Valérie Barthe Cheneau, dans sa mairie, un petit château du XVIIIe siècle. C’est pour ses ouvriers qu’ont été construits les écoles, l’espace culturel… Tous les habitants connaissent quelqu’un qui travaille ou a travaillé chez Duralex.» Depuis la fermeture de l’usine Michelin fin 1991, Duralex est, avec la conserverie de légumes D’Aucy (150 emplois), le dernier témoin de l’histoire industrielle de La Chapelle. Jusqu’à 1500 salariés, dans les années 1970, ont produit ici le célèbre verre Gigogne, celui dont le fond, scruté par les enfants des cantines, dévoile leur âge – en réalité, le numéro du moule qui l’a fabriqué. En verre trempé réputé incassable, ce modèle emblématique est exposé au MoMA, le musée d’art moderne à New York. On a même vu James Bond boire dans du Duralex.
Flambée des prix du gaz
Mais être iconique ne suffit pas à affronter les vents contraires. L’heure de gloire de la verrerie s’arrête en 1997, avec sa vente par Saint-Gobain, propriétaire du site depuis 1934. Suivent plus de vingt-cinq ans d’errements. En 2006, en dépôt de bilan, l’usine organise des portes ouvertes qui attirent 25000 visiteurs. Arrive un patron voyou, qui embarque les machines en Turquie et détourne des fonds. Un problème technique sur un four pourtant neuf entraîne son successeur vers la cessation de paiements. En janvier 2021, la reprise par le propriétaire de Pyrex semble sérieuse et redonne espoir aux salariés. Mais rien ne se passe comme prévu. La guerre en Ukraine provoque la flambée des prix du gaz, la facture énergétique de Duralex passe de 3 à 10 millions d’euros en un an. Le four est mis en sommeil cinq mois, le chiffre d’affaires chute de 31 à 24 millions d’euros en 2023. Les salariés reprochent à leur maison mère une mauvaise gestion. «Aucun effort n’a été fait sur le marketing, le commercial. Aucune nouvelle série n’est sortie depuis 1997 !», s’époumone François Marciano.

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Le projet de Scop, qui sauve la totalité des emplois, est fortement soutenu par les collectivités locales. La Région, comme le prévoit l’un de ses règlements, double les sommes qui ont été déboursées par une partie des salariés (500 euros minimum chacun) et entre ainsi au capital. Elle prêtera 1 million d’euros et mobilisera un fonds de garantie de 3 millions d’euros. De quoi rassurer les banques, qui prêteront à leur tour 4 millions d’euros aux salariés repreneurs. Cette somme permettra à la Scop de racheter l’entreprise (400000 euros) et ses stocks gagés (3,5 millions d’euros). «La Scop porte un vrai projet industriel et embarque les salariés et le responsable de fabrication, qui connaissent bien leur outil», salue François Bonneau, le président du conseil régional.
La coopérative a également reçu le soutien de la métropole d’Orléans, qui s’est engagée à lui racheter le site de 14 hectares et les bâtiments pour 5 à 8 millions d’euros. De quoi rassurer la CFDT, syndicat majoritaire et soutien de la Scop. «L’entreprise n’aura plus de taxe foncière à payer, pas de frais de dépollution ni d’entretien du site, se réjouit Suliman El Moussaoui, conducteur de machine et délégué syndical CFDT. Avec une Scop, les salariés deviennent les patrons. On a trop connu de reprises au service d’une maison mère.» La CGT, elle, préférait le projet porté par un industriel du verre, Tourres & Cie, jugé plus solide pour réaliser les investissements nécessaires. Au-delà de ces aides, la Scop a prévu de reprendre à zéro la politique commerciale pour rentabiliser un site en sous-activité. Vincent Vallin, un ancien de Brandt, doit lui apporter son expérience. Le Slip français, autre marque iconique du made in France, a décidé de soutenir la Scop en commercialisant sur son site internet une gamme de caleçons et des verres cobrandés. Reste le challenge de moderniser l’outil industriel.
Avec cette aventure coopérative, la lente désindustrialisation de La Chapelle semble stoppée. Pour combien de temps ? Avec la fonte de l’effectif, des parkings de l’usine ont déjà été reconvertis en lotissements. À l’abandon pendant vingt-cinq ans, la friche Michelin voit aujourd’hui s’édifier un ensemble de 350 logements, dans une agglomération qui en manque. La cheminée rouge et blanche de Duralex fait de la résistance. Mais elle est cernée.
Le four, clé de l’avenir de la verrerie
C’est le cœur battant d’une verrerie, mais aussi ce qui lui coûte le plus cher : le four. Il doit être remplacé tous les dix ans et représente 10 à 12 millions d’euros. Celui de Duralex devrait pouvoir être prolongé jusqu’en 2030. Ensuite, il faudra le changer, un défi financier pour la Scop. Les salariés prévoient de diviser le coût par deux, à 5,5 millions d’euros, en ne modifiant que les réfractaires du four, sans toucher à sa structure. «D’ici là, on aura redressé les comptes et on pourra investir à nouveau», espère François Marciano, l’ancien directeur du site, porteur de la Scop. Il faudra aussi chercher à limiter le coût de l’énergie, l’envolée des prix du gaz ayant largement contribué aux difficultés actuelles. Impossible de passer au four électrique, estime l’ancien directeur industriel Nicolas Rouffet, qui soutient la Scop. «L’affinage est moins performant, des microbulles se créent.» De plus, le four électrique ne permet pas de reproduire la couleur «ambre», emblématique de Duralex. «Il faut pouvoir régler la quantité d’oxygène d’une flamme», poursuit le directeur industriel. La solution : un four hybride, le biogaz remplaçant le gaz.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024



