Fini le hackathon, place au promptathon, «un événement où l’on invite les gens à jouer avec la technologie», décrit Jean-Côme Renaudin, le directeur de la Global data & AI academy de Schneider Electric. Réunis autour de défis, des salariés apprennent à rédiger des prompts, ces requêtes envoyées aux IA génératives. Le premier promptathon, organisé en novembre 2023 avec le département qualité, a attiré 250 participants.
En janvier, Schneider a proposé à l’ensemble de ses équipes une boîte à outils «Promptathon in the box», pour que chaque entité puisse développer des sessions adaptées à ses métiers. Un promptathon est prévu en Amérique du Nord, un autre pour l’équipe RH, un troisième se prépare. «Ils permettent d’identifier des cas d’usage, pour innover, être plus productif, poursuit Jean-Côme Renaudin. La valeur est souvent trouvée par les utilisateurs.»
Dans le même genre, Thales et Stellantis organisent des «prompt parties», plus courtes. Après avoir appris comment s’adresser à une IA générative, un groupe de salariés l’interroge sur un sujet. «Vous laissez l’outil une demi-heure aux gens, ils le testent, et deux semaines plus tard ils nous appellent pour nous dire ce qu’ils veulent en faire, a raconté lors d’une conférence Guillaume Calfati, generative AI evangelist chez Stellantis. Aujourd’hui, nous avons 1 000 projets sans personne de l’IT [technologies de l’information, ndlr] derrière. Chacun crée son propre ChatGPT et devient un maker !»
Vinci Construction a carrément enfermé son comex pendant trois jours pour acculturer ses membres. «Beaucoup sont ingénieurs, ils ont compris que l’outil présentait un réel intérêt stratégique, relate Cédric Lefrançois, le directeur RH digital. Nous voulions aussi leur montrer qu’il y avait déjà 40 cas d’usage dans le groupe.» Le comex, convaincu, a lancé des groupes de travail dans toutes les filiales, pour savoir comment cette nouvelle technologie pouvait transformer les RH, les finances, les chantiers de construction…
Une urgence pour les services RH
L’arrivée de ChatGPT, en novembre 2022, a fait l’effet d’une bombe : «une vraie révolution», «un effet de sidération», «on n’arrive pas à suivre», rapportent les services RH. Quand elles se sont penchées sur le sujet, les entreprises ont compris que leurs collaborateurs recouraient déjà à ChatGPT sans le dire. Selon une enquête Ifop-Learnthings, plus de la moitié des salariés qui utilisent l’IA au travail le font en cachette de leur employeur. Avec le risque de laisser sortir des informations confidentielles ou de mal utiliser l’outil, en ne vérifiant pas ses réponses. Il a fallu reprendre les choses en main, définir une stratégie globale, mettre en place rapidement des formations. En commençant par une acculturation de tous. Les start-up se sont engouffrées sur ce marché naissant. «Depuis quelques mois, il y a un gros boom sur l’IA générative. C’est une énorme vague», confirme Béatrice Gherara, la cofondatrice de Kokoroe, qui propose depuis dix ans des formations aux nouvelles technologies en digital learning. Alors que celles-ci s’adressaient auparavant à quelques centaines de salariés d’une entreprise, elles en touchent désormais des dizaines de milliers. «C’est la première fois que le sujet n’est pas pris en charge par les responsables formation, mais par les chefs d’entreprise, explique Béatrice Gherara. L’IA générative transforme les business models, les dirigeants en perçoivent la valeur.»
De son côté, la start-up Mendo compte parmi ses clients EY, Vinci, GRDF, Hasbro, Groupe Rocher. «Ils commencent par acculturer tout le monde, puis forment chaque métier – RH, marketing, développement, finance… – aux cas d’usage qui lui sont propres, avant d’harmoniser et de partager les pratiques», raconte Quentin Amaudry, le directeur général de Mendo. Au sein du Groupe Rocher, propriétaire notamment des marques Yves Rocher et Petit Bateau, 650 salariés utilisent depuis janvier la solution Mendo sur leur ordinateur, à leur rythme. «L’IA générative permet de créer de la valeur sur l’ensemble des métiers, pas seulement sur ceux de l’IT, donc nous avons choisi d’embarquer tout le monde», témoigne Siegfried de Preville, le leader sécurité, santé et bien-être au travail du groupe. Celui-ci a créé des communautés de métiers qui partagent usages et bibliothèques de prompts. Les responsables de la formation utilisent désormais une IA pour formater les fiches programmes, les services RH pour rédiger des offres d’emploi. La logistique et la maintenance s’y sont également mises. Les services marketing et communication vont suivre des formations spécifiques pour apprendre à générer des images.
Chez Schneider Electric, l’acculturation ne passe pas que par les promptathons. Des webinaires spécifiques à chaque métier ont été organisés et des dizaines de milliers de personnes ont déjà suivi les formations de Kokoroe. Tout le monde peut désormais utiliser une IA pour écrire un e-mail, résumer une réunion, traduire un texte. Cible plus spécifique, 12 000 top managers et leaders bénéficient d’une formation renforcée. «Il faut les amener de la compréhension de l’outil à la capacité de produire du changement», souligne Jean-Côme Renaudin. Le troisième public est composé des «contributeurs des cas d’usage, sponsors de produits. Ils doivent identifier où l’IA générative crée de la valeur pour nos clients, puis revenir vers nos experts en IA qui interviendront en appui. C’est absolument critique pour nous.»
Chez Stellantis aussi, les managers sont une cible à part, «car ce sont eux qui engagent le changement», décrit un responsable formation du groupe. Ils bénéficient du programme Generative IA for manager, établi avec HEC. D’autres salariés montent en compétences sur le prompting, ou sur certains cas d’usage, métiers et outils. Les développeurs apprendront bientôt à générer du code. Quant aux experts, ce sont ceux de la data, que les entreprises s’arrachent depuis toujours. La plupart forment leurs équipes IA et data faute de trouver des compétences à la sortie des écoles. Une partie des 350 personnes du Hub IA créé en 2021 par Schneider Electric se sont spécialisées en IA générative. Mais l’expertise reste encore beaucoup chez les prestataires : Groupe Rocher demande à une spécialiste de Midjourney d’intervenir quand le service communication a besoin de générer des images.
Selon Valérie Perrier, senior account manager chez LinkedIn, «en 2024, ne pas prendre le virage de l’IA générative est devenu un risque pour un salarié. Les RH ont un rôle crucial pour ne pas laisser un fossé se creuser». Mais les services formation ont du mal à suivre. Concevoir un cours demande du temps, et là, tout va trop vite. C’est donc l’IA qui parfois les crée, va chercher dans les profondeurs d’internet de nouveaux cas d’usage, applique les fondamentaux de la pédagogie, produit des exercices et leurs évaluations. Si beaucoup de salariés montrent une appétence pour l’IA générative, d’autres doivent être relancés pour suivre les formations proposées par leur employeur. La peur de ne pas savoir utiliser l’outil ou de se faire voler son emploi suscite des réticences. «Acculturer le maximum de personnes fait baisser l’inquiétude, analyse Siegfried de Preville. Elles prennent conscience qu’une bonne utilisation de l’IA ne peut se passer de leur esprit critique et de leur compétence métier. L’intelligence artificielle peut vous aider à optimiser votre temps, mais il est essentiel de réviser et de valider les résultats qu’elle fournit.» Comme avec un stagiaire. Reste à savoir comment utiliser ces heures de travail libérées… Ne vous inquiétez pas, votre employeur y réfléchit.
Le prompt engineer parle à l’oreille des IA
Si tous les salariés deviennent prompteurs, le « prompt engineer » dont tout le monde parle existe-t-il ? Faut-il vraiment être expert en requêtes pour dialoguer avec une IA ? « Prompter, c’est simple, il y a beaucoup de formations sur YouTube », estime Valérie Perrier, senior account manager chez LinkedIn. De plus, les IA génératives proposent des « assistants prompt », qui rédigent les requêtes à votre place, et les entreprises se dotent de bibliothèques de prompts, des requêtes sur étagère prêtes à être utilisées. Générer des images ou des lignes de code demande une expertise supplémentaire par rapport à la création de texte. Mais cela reste à la portée de non-initiés. En revanche, « on aura toujours besoin de spécialistes pour configurer le modèle pour des tâches complexes, fait valoir Flavien Parrel, le directeur industrie du futur d’Accenture. Il faut bien préparer les données qui l’entraînent et les paramètres d’apprentissage, bien formuler les instructions et spécifier ses attentes, itérer pour améliorer les réponses. Tout cela demande une réelle expertise, ingénieur prompt est métier du futur, une extension du métier de datascientist. » Savoir parler aux machines n’est peut-être pas aussi simple qu’il y paraît.



