Chronique

[Science-friction] Créer un web moins dépendant des Gafa, le pari à 100 millions de dollars de Frank McCourt

L’entrepreneur et propriétaire de l'Olympique de Marseille Frank McCourt va investir 100 millions de dollars dans la création d’une infrastructure décentralisée et d’un institut pluridisciplinaire pour réinventer Internet. Un pari contre l’hégémonie des Gafa... très audacieux mais de plus en plus légitime, analyse Marion Garreau, cheffe du service Innovation.

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reset internet
Bouton Reset, qui signifie redémarrer.

Internet n’est plus fidèle à ses origines. Ce qui devait être un formidable outil d’accès aux savoirs et d’ouverture sur le monde est devenu le lieu d’hégémonie d’une poignée de grands groupes, dont les réseaux sociaux favorisent la diffusion de fake news et menacent la démocratie. Peut-on dès lors appuyer sur le bouton "reset" et réinventer le web ? C’est en tout cas le nouveau projet de l’homme d’affaires Frank McCourt.

Le milliardaire américain et propriétaire de l'Olympique de Marseille a lancé, le 21 juin, le projet Liberty, dans lequel il injecte 100 millions de dollars. 75 millions seront dédiés à la création de l’institut McCourt, un laboratoire de recherche pluridisciplinaire dédié au numérique et cofondé avec deux partenaires académiques de choix : Sciences Po Paris et l'université de Georgetown à Washington. Les 25 restants iront à la technique. Une équipe pilotée par Braxton Woodham, le co-fondateur du service de livraison Sun Basket, est chargée de créer un nouveau protocole décentralisé et open source.

"Le bon moment"

"Il y a un dysfonctionnement structurel d’Internet : le web 2.0 débouche sur une polarisation des opinions, le non-respect de la confidentialité des données et un capitalisme de surveillance, explique à L’Usine Nouvelle Braxton Woodham. L’un des problèmes identifiés est le décalage entre les protocoles Internet existants et le web social. C’est pourquoi nous voulons faire évoluer l’environnement logiciel qui sous-tend Internet pour y ajouter un nouveau protocole, qui soit universel, décentralisé et accessible à tous." Cette brique, qui viendra s’ajouter aux protocoles "HTTP" et "TCP/IP", s’appellera DSNP et sera notamment basée sur l’utilisation de la blockchain.

Dit autrement, l’objectif est de construire une nouvelle version du web, compatible avec celle existante, qui redonne à chaque utilisateur le contrôle de son graphe social, soit ses données (contacts, liens sociaux, ...) et leur structuration. Mais comment convaincre un géant tel Facebook d’utiliser le nouveau protocole et ainsi de s’assoir sur la privatisation de données, au cœur de son modèle économique ?

Voir les Gafa adhérer à ce web 3.0 semble utopiste. Le risque existe que le projet finisse aux oubliettes ou reste ultraconfidentiel. Mais l’équipe de Braxton Woodham donne plusieurs raisons d’y croire. D’abord elle espère favoriser, par la portabilité des données et du graphe social, l’émergence de nouveaux acteurs respectueux de la vie privée. Surtout elle mise sur le timing : que les nouvelles possibilités techniques rencontrent l’aspiration des citoyens et des pouvoirs publics, alors que l’hégémonie des Gafa gêne autant Bruxelles que la Maison Blanche. "Cela fait six ans que nous réfléchissons à ce projet et nous pensons que c’est le bon moment pour qu’un changement majeur intervienne dans le web", plaide Braxton Woodham. Que le père du web 2.0, Tim Berners-Lee, ait lui aussi lancé en 2018 le projet Solid pour créer un Internet décentralisé est de bon augure. D’un projet fou, la refonte du web pourrait bien devenir dans la décennie qui s’ouvre une nouvelle compétition.

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