Répondre aux taxes américaines sans «se tirer une balle dans le pied» : l'Europe dose ses représailles

Les ministres européens du commerce se réunissent lundi 7 mars à Bruxelles pour évaluer les conséquences des taxes américaines et définir des mesures de riposte. Au-delà de taxes sur les importations, des mesures devront aussi cibler les services si l'Europe veut frapper les Etats-Unis dans les même proportions.

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Jim Beam bourbon entrepôt
Le Bourbon américain devrait figurer sur la liste des premières mesures de rétorsion européennes comme en 2018.

Après le choc, la riposte. En réponse aux taxes annoncées le 2 avril par Donald Trump sur tous les produits entrants aux Etats-Unis, la Chine a réagi rapidement et fermement. Elle imposera dès le 10 avril 34% de droits de douane supplémentaires sur toutes les importations américaines. Et l’Europe ? L’Union européenne préfère pour l’instant ne pas se précipiter. «Nous sommes déjà en train de finaliser un premier paquet de contre-mesures en réponse aux droits de douane sur l'acier, a rappelé la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen le 3 avril. Et nous nous préparons maintenant à d'autres contre-mesures.»

Soucieuse de ne pas envenimer les choses à l’extrême, la Commission européenne a reporté à la mi-avril ce premier paquet calibré en réponse aux taxes de 25 % appliquées sur l’acier et l’aluminium européen entrant aux Etats-Unis. Mais depuis se sont ajoutées les annonces de taxes à 25 % sur ses exportations automobiles et 20% sur tout le reste, hormis la pharmacie. Lundi 7 avril, les ministres européens des Affaires étrangères doivent se retrouver à Bruxelles autour du commissaire européen au Commerce pour évoquer la réponse à apporter aux taxes américaines. Une réunion avec l’ensemble des filières industrielles concernées est par ailleurs programmée le 10 avril autour du commissaire européen à l’Industrie Stéphane Séjourné pour évaluer les conséquences des droits de douane et les contre-mesures possibles.

Pour Bruxelles, il s’agit de trouver le bon dosage. Dans sa liste de premières mesures de rétorsion en réponse à l’acier, l’Union européenne cible le Bourbon, les motos Harley Davidson ou les bateaux à moteur, déjà ciblés en 2018 et 2020 lors des précédents bras de fer avec la première administration Trump. «On a cherché à faire mal aux Etats-Unis, sans nous faire mal à nous-même, relève l’économiste de l'assureur-crédit Coface Bruno de Moura Fernandes. C’est ce qu’on fait les Chinois aussi, en visant d’abord le soja américain, qui peut être remplacé par des importations du Brésil.»

Eviter les produits dont l'Europe est dépendante

«Il faut éviter de se tirer une balle dans le pied», résume Antoine Bouët, directeur du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii). Sur les 5600 produits importés, l’Union européenne est dépendante sur 400 à 500 d’entre eux, selon les calculs du centre de recherche. Des taxes européennes aboutiraient à un surcoût pour les consommateurs européens, sans possibilité de substituer ces approvisionnements. C’est notamment le cas des achats de GNL – que les Européens ont augmenté depuis la guerre en Ukraine en se détournant du gaz russe – et de façon plus générale des hydrocarbures, qui représentent près du quart des importations européennes depuis les Etats-Unis.

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Le Cepii estime que l’Union européenne pourrait à l'inverse viser le millier de produits pour lesquels l’Europe représente un débouché significatif pour les producteurs américains et qui pourraient être plus facilement substitués par d’autres. «On a du mal à avoir autant d’effet de levier, car les exportations de biens en provenance des Etats-Unis sont plus faibles que les flux inverses», pointe Antoine Bouët. D’autant que les pressions sont fortes aussi de la part des Etats membres pour limiter les mesures risquant d’exposer leurs secteurs industriels phares à des rétorsions américaines, comme pour les surtaxes massives qui pourraient tomber sur le champagne en cas de taxes sur le Bourbon.

Si la Commission européenne veut infliger aux Etats-Unis un choc similaire à celui qu’elle vient de subir, une des autres pistes est de cibler les services, rarement pris à partie dans les guerres commerciales. Donald Trump est obnubilé par le déficit commercial sur les marchandises des Etats-Unis avec l’Union européenne. Mais les échanges de service penchent nettement en faveur des Etats-Unis. Avec 427 milliards d’euros, les importations européennes de services américaines dépassent largement leurs importations de marchandises, qui plafonnent à 333 milliards d’euros. Et les Européens affichent dans ce domaine un déficit de près de 110 milliards d’euros en 2023 selon Eurostat.

L'Europe bien armée pour négocier 

Dans ce contexte, la relance d’une taxe sur le numérique élargie au niveau européen est envisagée. La France dispose déjà de sa propre taxe, qui lui rapporte près de 500 millions d’euros, tout comme l’Italie et l’Autriche. Mais le projet européen est enlisé depuis 2018. «Les grandes entreprises du numérique fonctionnent sur un modèle de rente. On pourrait s’attendre à ce que la transmission aux consommateurs soit assez fiable», calcule Vincent Vicard, économiste au Cepii. Pour l’instant, le sujet ne fait pas consensus au niveau européen et «la fiscalité est à la main des Etats membres, tandis que les taxes douanières s’appliqueraient de façon cohérente», souligne une source proche du gouvernement.

Pour négocier en position de force face aux Etats-Unis, la priorité pour les Etats membres est de resserrer les rangs. En théorie, l’Union européenne a des instruments pour frapper au-delà de l'imposition de droits de douane. Depuis 2023, l’Europe s’est doté, en dernier recours, d’un instrument anti-coercition pour protéger ses entreprises des conflits commerciaux. Une arme de dissuasion, jamais utilisée, qui donne à l’Europe un large panel de moyens de rétorsions pour réduire l’accès au marché unique et aux appels d’offres publics, interdire des investissements sur le sol européen ou limiter la protection de la propriété intellectuelle.

L’objectif est de pousser à la négociation. «L’Europe a beaucoup de cartes en main», a prévenu Ursula von der Leyen. Mais sa capacité à faire bouger l’administration américaine reste difficile à évaluer. «Nous sommes entrés dans un cadre international différent. L’objectif de l’Europe pourrait être de faire baisser les droits de douane de 20 à 10% pour les produits européens. Mais on voit mal ceux-ci descendre en dessous des 10% imposés au monde entier», pointe Vincent Vicard. A condition que Washington soit disposé à discuter.  

Solène Davesne, avec Jonathan Grelier et Anne-Sophie Bellaiche

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