Comment l’industrie française peut-elle rebondir malgré la seconde vague de Covid-19 et le reconfinement ? La crise qu’elle traverse est différente de celle subie en mars, selon Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l’Industrie, qui ouvrait les Assises de l’industrie organisées par L’Usine Nouvelle mercredi 4 novembre. Car contrairement aux commerces, les industriels peuvent continuer à travailler et doivent avoir un "effet locomotive de notre économie".
Restent des incertitudes sur les carnets de commande, reconnaît-elle, en particulier dans l’aéronautique, alors que "la France est le seul pays avec les Etats-Unis à pouvoir fabriquer un avion de A à Z". Cela ne décourage pas certains dirigeants "Mon rôle en tant que chef entreprise, c’est de donner un avenir à nos collaborateurs. Mon devoir, c’est d’y croire", résume Laure Catoire-Boissé, présidente de Catoire Semi. Basée à Martizay (Indre), sa PME - spécialiste des métiers de la forge et de la fonderie au service de l’aéronautique et l’automobile et membre du réseau BPI Excellence - vient de déposer un dossier de 2,5 millions d’euros dans le cadre du plan de relance. "C’est en période de crise qu’il faut investir", reconnaît-elle, alors que le gouvernement multiplie les dispositifs pour soutenir l’industrie et l’aider à se transformer.
Mais cette crise peut-elle vraiment nous amener à des relocalisations ?
Relocaliser sous conditions
La plupart des dirigeants interrogés nous assurent que oui… Mais à certaines conditions. Eric Ducournau, le directeur général du groupe pharma-cosmétique Pierre Fabre, en fait partie. Son entreprise, dont le siège est à Castres (Tarn), vient d’annoncer près de 11 millions d'euros d'investissements sur ses sites industriels de Gaillac, dans le Tarn, et d'Aignan, dans le Gers. Le premier site bénéficiera notamment de la relocalisation en France et l'internalisation de deux principes actifs anti-cancéreux (encorafenib et binimetinib), dont la commercialisation est espérée pour fin 2022 et 2023.
Vers un "triple sourcing pour les médicaments"
Mais le dirigeant rappelle que les prix des médicaments en France sont parmi les plus bas du monde. Et qu’une grande partie de la chimie pharmaceutique s’est délocalisée hors d’Europe, en raison d’une réglementation jugée plus contraignante qu’en Asie. Dès lors, quelles solutions pour la rapatrier ? Avec le G5 santé, le cercle de réflexion des principaux laboratoires pharmaceutiques français (Sanofi, Servier, Ipsen…), il appelle à un "triple sourcing pour les médicaments", dont un double sourcing serait réalisé en Europe, en inscrivant notamment dans les appels d’offres français ce critère de localisation.
De quoi assurer notre sécurité sanitaire notamment en cas de crise, alors que le Covid-19 a mis en exergue les tensions sur l’approvisionnement de certains médicaments, mais aussi doper les commandes des façonniers français et rassurer les patients en insistant sur la provenance « Made in Europe ». "C’est une proposition que nous avons faite au ministère de l’industrie, ce n’est pas contraire au droit européen !", assure Eric Ducournau. Il invite aussi à s’inspirer en Europe de la Barda, cette agence américaine de l’innovation, pour accompagner la recherche et offrir un marché aux sociétés de biotechnologie notamment françaises… et ne pas les laisser partir avec leurs innovations.
Fédérer avec réactivité autour de l'impression 3D
"Il ne s’agit pas que de relocaliser, mais aussi de localiser : la crise sanitaire a mis en exergue beaucoup de manquements dans nos chaines de production"… tout en permettant à des écosystèmes de se fédérer, relève Kim Trinh Thieu, le directeur général adjoint de HP France. Il raconte l’initiative mise en place "en 48 heures" pour designer et lancer la production - grâce à un réseau de partenaires en France – de 15 000 visières de protection pour le personnel hospitalier, via l’impression 3D. Une technologie qui permet de "produire sur le dernier kilomètre" et donc de combiner réduction des transports (et des émissions de CO2), réactivité, compétitivité et personnalisation. Notamment dans la santé pour proposer par exemple des prothèses adaptées à la morphologie des patients. Pour réussir la relocalisation en France, il faut globalement penser l’amont et l’aval, en intégrant la recherche et l’éducation afin de "former sur les besoins de demain", estime le dirigeant.
Encore "quatre boulets aux pattes"
Pour sauver les emplois et les entreprises, "on peut donner tout ce qu’on veut – plan de relance, etc. -, si nos chefs d’entreprises n’exercent pas dans des conditions saines et loyales de compétitivité, on sera en échec dans nos prises de décision", assène Emmanuel Vasseneix, le président du conditionneur agroalimentaire LSDH basé à Saint-Denis-de-l'Hôtel (Loiret), connu comme le partenaire industriel de l’initiative « C’est qui le patron ?! ».
A ses yeux, "nous avons quatre boulets aux pattes" : coûts du travail par rapport aux voisins européens, taxes sur les outils de production qui pèsent sur l’exportation, "sur-réglementation", manque de plan pour développer les compétences. Lui croit malgré tout à l’opportunité de la souveraineté alimentaire, du savoir-faire et de l’innovation : "on investit 300 millions d’euros, on va créer 200 emplois", promet celui qui ne veut pas seulement empaqueter des salades mais est en train de créer des "serres du futur pour produire de la salade sans pesticides". Un mode de production qu’il se verrait bien exporter.



