Entretien

Le plan de Sanofi pour relocaliser en Europe certains principes actifs de médicaments

Sanofi progresse sur son projet de créer une entité à part dédiée à la production en Europe pour le compte de tiers de principes chimiques, ces molécules actives indispensables à la fabrication de médicaments. Baptisé projet Pluton, il regroupera six usines chimiques dont deux en France, à Saint-Aubin les Elbeuf (Seine-Maritime) et Vertolaye (Puy-de-Dôme), 3200 salariés dont 1200 en France, et représentera un chiffre d’affaires annuel de 1 milliard d’euros. La création de ce futur leader européen est toujours prévue début 2022, avec une part de Sanofi dans le capital réduite à 30%. Philippe Luscan, vice-président exécutif en charge des affaires industrielles de Sanofi, commente les avancées de Pluton et les opportunités qui s’étendent dans le contexte de relocalisation en Europe des principes actifs.

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"La souveraineté sera basée sur ces deux piliers : les molécules chimiques existantes et les futures", estime Philippe Luscan, vice-président exécutif en charge des affaires industrielles de Sanofi.

L'Usine Nouvelle - Comment progresse le projet Pluton?

Philippe Luscan - Nous avons fini la première phase de conception, d’organisation et de mise à jour du business plan et nous entamons la deuxième, composée de l’information-consultation aux représentations sociales en Europe et la mise en en œuvre du projet, de la création des sociétés juridiques, et du transfert des salariés. La troisième phase est prévue à partir septembre 2021 et sera centrée sur la préparation technique de l’introduction en bourse. La mise en orbite est prévue au premier trimestre 2022.

Déjà nous avons bien avancé. Le business plan confirme le potentiel du projet, qui a pris une nouvelle ampleur dans le contexte sanitaire actuel.

Nous allons constituer un groupe européen de principes actifs, avec six usines dont deux en France, 3200 salariés dont 1200 en France, et un catalogue de 200 produits et 600 clients, représentant la deuxième société mondiale du secteur avec le potentiel de créer le leader européen de principes actifs produits en Europe. Le besoin se trouve accru avec la pandémie. Cette future société a tout pour être un partenaire de choix pour la relocalisation, pour du sourcing européen. Nous travaillons sur des dizaines de dossiers au-delà même du business plan initial, pour accroître notre offre. Nous sommes prêts à élargir notre portefeuille à quelques dizaines de principes actifs dans le cadre des suggestions françaises et européennes.

Quels principes actifs par exemple ?

Nous pourrons aller sur des produits connexes aux technologies que l’on maîtrise. Elargir notre gamme d’antibiotiques, cela a du sens puisque nous sommes producteurs. Nous sommes aussi un des plus grands producteurs mondiaux de corticoïdes. Notre usine de Vertolaye dispose d’un savoir-faire historique dans ce domaine, nous voudrions encore plus renforcer notre offre. Nous avons d’autres idées, encore confidentielles. La croissance annuelle de cette activité chimique est de 3 à 5% aujourd’hui et l’ambition est de la doubler, pour atteindre entre 5 et 10% par an.

Pour libérer la croissance nous voudrions permettre des projets de relocalisation, et plus structurellement, travailler aussi sur de nouvelles molécules. Nos clients actuels avaient plutôt tendance à nous demander de travailler sur leurs produits matures plutôt que sur de nouveaux produits puisque nous sommes encore perçus comme Sanofi, leur concurrent. Demain l’entité Pluton ne le sera plus. Nous venons d’ailleurs de signer un partenariat dans une technologie très spécifique pour une nouvelle famille de produits. La roue tourne, et notre offre Pluton bénéficie en Europe d’un œil très bienveillant des autorités avec ce contexte de volonté de relocalisation.

Avez-vous un nom pour cette future entité ?

Nous devons encore décider et le faire breveter. Il sera connu dans les mois qui viennent.

Des inquiétudes syndicales suggèrent des dangers quant à l’avenir de vos autres sites chimiques en France. Qu’en dites-vous ?

Les sites d’Aramon, Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence), Ploërmel (Morbihan), Mourenx (Pyrénées-Atlantiques) disposent d’un avenir brillant au cœur de la stratégie de Sanofi. Dire qu’ils sont en danger est plus qu’étrange, c’est dénué de tout sens, ce n’est pas du tout notre feuille de route stratégique. Le développement de ces usines chimiques est clé pour le groupe car elles sont à la base de la production des nouveaux médicaments de Sanofi. Par exemple en cancérologie, dans le système nerveux central, il y aura des médicaments majeurs dans les années qui viennent, avec des principes actifs qui seront produits ici.

Mais Sanofi se recentre de plus en plus sur les biotechnologies par exemple, et il était question de réduire votre portefeuille de 200 produits, sur un total de 300. Ce qui inclurait moins de besoins issus de vos usines de chimie fine ?

Ce recentrage fait partie de la feuille de route pour la stratégie industrielle. Un tiers des molécules de notre portefeuille sont chimiques et seront fabriquées par nous, dans nos usines, le reste du portefeuille se déclinant dans les biotechnologies et les vaccins. Ces trois pôles sont importants et constituent notre force industrielle. Et elle est extrêmement prometteuse. Aujourd’hui nous avons 5 à 6 molécules chimiques développées dans notre usine de Sisteron, nous n’en avions jamais eu autant depuis 10 ans.

Le recentrage de notre portefeuille de médecine générale, de 300 à 100 produits à terme, va bénéficier à notre réseau industriel. Nous avons commencé ce recentrage. Certains produits ont été cédés, d’autres ne sont plus fabriqués par nous, donc nous ajustons sur le portefeuille de demain. Mais la chimie demeure clé même avec le développement, que nous devons accélérer, de ces nouveaux médicaments et donc des principes actifs, des intermédiaires.

Prenons l’exemple de l’entreprise Principia Biopharma que nous avons acquis cet été. Avant même l’achat, dans le cadre d’un accord, nous avions déjà transféré des productions à Sisteron. Il y avait des inquiétudes dans le passé pour la chimie car nous manquions de nouveaux médicaments, mais là c’est très prometteur, nous amenons de nouvelles molécules.

Avec la crise du Covid, la relocalisation pharmaceutique est devenue un enjeu prioritaire pour la souveraineté du pays. Il y a un projet mené avec Seqens, UPSA et le gouvernement sur le paracétamol. Où en êtes-vous ?

Nous avons toujours dit que l’exemple à suivre dans la pharmacie européenne c’était Sanofi. Nous avons 35 usines en Europe, 18 en France, il n’y pas d’équivalent en Europe. Nous n’allons pas relocaliser car nous avons déjà localisé. Nous produisons en Europe pour l’Europe, en Chine pour l’Asie, aux Etats-Unis pour l’Amérique du Nord, en Amérique du sud pour l’Amérique du Sud, en Afrique pour l’Afrique. C’est une vision originale de politique industrielle régionale.

Par contre, et c’est l’objet du projet Pluton, nous pouvons être le véhicule de rapatriement de certaines productions pour d’autres laboratoires. Nous n’avons rien à rapatrier pour nous. La stratégie que nous avions définie est légitimée dans le contexte des enjeux sanitaires. Concernant le paracétamol, nous l’achetons à plusieurs fournisseurs dans le monde, notamment à Seqens qui a des usines en Chine. Seqens réfléchit à relocaliser une partie de sa production en France. Nous discutons avec eux pour voir dans quelles conditions nous pouvons sécuriser ces productions

Pensez-vous que l’on peut relocaliser en Europe toute la chaîne des API ou que c’est complètement illusoire ?

Je n’y crois pas. Il faut relocaliser de manière sélective ce qui est clé pour la santé et les données  sanitaires de l’Europe. Nous discutons avec la France et l’Europe sur ces listes de principes actifs, pour déterminer ce qui est faisable, techniquement et économiquement. Il faut partir des savoir-faire, ne pas se lancer dans l’aventure de courses perdues d’avance. Un autre élément est déterminant : il y a les médicaments d’aujourd’hui et ceux de demain. Sanofi a fait des investissements importants pour produire en Europe et y préparer les nouvelles générations de médicaments et de vaccins.

La souveraineté sera basée sur ces deux piliers : les molécules chimiques existantes et les futures. Concernant les biotechnologies, il faut encourager à localiser en Europe. Nous sommes déjà leader de la filière de bioproduction en France, nous avons encore décidé d’investir à Neuville-sur-Saône (métropole de Lyon) ou encore à Vitry (Val-de-Marne) récemment. Il n’y pas de souveraineté sans parler de ces deux sujets.

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