L'Usine Nouvelle - Les entreprises sont-elles davantage qu’auparavant sous pression?
Pascal Durand - Clairement oui. Les investisseurs ont compris, de manière cynique ou non, que la question de la durabilité n’est plus dissociable de la valeur de l’entreprise. Les lignes bougent au sein des entreprises, notamment avec l’arrivée de jeunes cadres. Il y avait bien sûr déjà des salariés plus âgés motivés, mais ils étaient davantage marginalisés. Lorsque j’étais jeune avocat, l’entreprise était là pour faire du profit et donner de l’emploi. Quand vous expliquiez qu’il fallait aussi faire attention aux droits humains ou à la biodiversité, on vous répondait qu’il fallait tenir compte de la concurrence et de la nécessité de produire à bas coût. Cela a changé. Le signal prix est toujours important, mais il n’est plus le seul critère de production et de consommation.
Ce sont les parties prenantes économiques qui sont à la manœuvre?
Il y a une convergence des investisseurs, des ONG devenues plus puissantes et de certains dirigeants comme Jean-Dominique Senard et Emmanuel Faber. On n’est plus ridicule quand on met ces questions sur la table. Un autre facteur joue : le monde politique et une large partie de la gauche ont longtemps cru que l’État allait tout résoudre par des lois et des réglementations. Qu’il suffisait de décider, avec l’accord de Paris, de baisser les émissions de 10 ou 20 % et qu’on y arriverait. On a compris que ce monde-là était derrière nous. Il faut bien sûr réguler, mais sans les entreprises, cela ne marchera pas.

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Peut-on vraiment moraliser les entreprises?
Je me méfie des grands mots. La morale et le droit sont deux sujets différents. Ce n’est pas au législateur d’en décider. Va-t-on évoluer vers un modèle plus équilibré entre enjeux financiers et enjeux environnementaux et sociaux ? Je l’espère. Si vous regardez le capitalisme du XIXe siècle, il y avait du paternalisme, mais aussi la recherche de cet équilibre. On construisait des maisons pour les ouvriers, des crèches, des écoles. Peut-être qu’on y revient un peu.
L’Union européenne a adopté en juin de nouvelles normes de reporting extra-financier. La transparence participe-t-elle à la moralisation des entreprises?
Les entreprises vont être obligées de déclarer un certain nombre d’éléments sur leurs objectifs climat et sur l’impact de leurs activités sur l’environnement, la déforestation. Tout cela va participer à la moralisation de l’activité économique, mais aussi assainir le marché. Si vous déclarez vos actions contre la déforestation, vous vous trouverez dans une situation de concurrence plus transparente et plus claire par rapport à ceux qui continuent d’importer illégalement du bois. Lorsque vous discutez avec les dirigeants de Nestlé, par exemple, ils vous expliquent être à 90 % de ce qu’ils peuvent faire. Les 10 % qui manquent, c’est la concurrence avec les voyous qui importent des produits illégaux.
Quels sont les changements concrets pour les entreprises?
C’est la fin de la déclaration selon le bon vouloir des entreprises. McDonald’s détaille combien d’écoles il a construites au Mexique, ce qui est bien, mais pas la consommation en eau des usines de ses fournisseurs et ni son impact sur les nappes phréatiques. Jusqu’ici, les plus vertueux déclaraient de façon correcte, les voyous mentaient et la grande majorité des entreprises ne faisait rien du tout, parce qu’elles avaient d’autres priorités. À partir du moment où des standards communs sont fixés, des contrôleurs et des auditeurs vont pouvoir les vérifier. Comme pour les bilans financiers, cela n’empêche pas les faux bilans. Mais ils restent marginaux. Cette rigueur n’existait pas jusque-là dans les critères extra-financiers. On l’a vu avec le scandale du groupe Orpea, bien noté sur ses critères ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance, ndlr].
Y a-t-il un risque de perte de compétitivité?
Nous avons tenu à imposer une première étape d’extraterritorialité pour les entreprises non européennes, exactement comme les Américains l’ont fait avec les normes IFRS [pour International financial reporting standards, ndlr]. Celles qui réalisent plus de 150 millions de chiffre d’affaires par an au sein de l’Union européenne pendant au moins deux ans auront la même obligation déclarative que les européennes. Nous ne devons pas être naïfs. À chaque fois que l’on bouge quelque chose il y a des effets induits. Mais le législateur n’invente pas les réalités sociales ou environnementales. Le fait que l’Europe se dote de la première législation dans le domaine est important. C’est une question de puissance et d’autonomie.
Faut-il craindre une bataille de normes avec les États-Unis?
Ce n’est pas une course de vitesse, même si certains le perçoivent ainsi. Les moyens accordés au Conseil international des normes extra-financières (ISSB), présidé par Emmanuel Faber, montrent que certains veulent normer à marche forcée. Ce n’est pas le choix de l’Union européenne. L’Efrag [European financial reporting advisory group, ndlr], l’organe normatif qui travaille depuis des années avec la Commission, n’a pas les mêmes moyens, mais a pris un peu d’avance. Il vient d’intégrer des ONG et des syndicats à sa gouvernance. L’objectif n’est pas de gagner face aux autres. L’Europe a sa propre vision du business et elle la défend. Jusqu’ici nous n’avions jamais voulu imposer nos normes. Là aussi, les temps changent.
Les risques de greenwashing sont-ils toujours présents?
Mettre un feu tricolore n’empêchera jamais des gens de traverser au rouge. Mais les grands cabinets d’audit vont contrôler les engagements extra-financiers et engager leur nom, comme ils le font déjà sur les bilans financiers. Depuis la chute du cabinet Arthur Andersen après le scandale Enron, en 2002, on sait ce que cela leur coûte de s’engager à la légère. Le marché de la certification extra-financière représente au moins 4 milliards d’euros. Il faudra des experts et des ingénieurs pour évaluer les plans de transition. Est-ce que cela empêchera complètement le greenwashing ? Non, il continuera. Mais plus on régule intelligemment, plus il diminue. On va donner de meilleures informations aux assemblées d’actionnaires, aux ONG, aux consommateurs.
L’Europe planche sur d’autres outils avec le devoir de vigilance, la taxonomie... Jusqu’où doit s’étendre la responsabilité des entreprises?
Avec les normes extra-financières, nous nous plaçons dans une obligation de dire, pas de faire. Le devoir de vigilance oblige à prendre des engagements. Le Medef explique qu’Airbus ne peut pas tout contrôler car il a plus de mille sous-traitants. Mais si un avion s’écrase à cause d’un boulon qui lâche, Airbus ne va pas dire qu’il n’est pas responsable parce que son sous-traitant de rang 8 est en cause ! Il faut qu’on arrive à la même chose sur les questions des droits humains et de l’environnement. Jusqu’où faut-il aller ? Cela dépend de l’objectif. Mais si vous voulez ne pas avoir de travail des enfants dans le textile à Madagascar, alors il faut aller tout en bas de votre chaîne de valeur. Cela implique d’avoir des auditeurs, des partenariats avec des ONG pour vérifier sur place.
Propos recueillis par Solène Davesne et Emmanuel Duteil



