Si le coq rouge couvre encore les vitres de la façade de l’ancienne mairie de Montpellier, dans le quartier Antigone, le bâtiment se vide progressivement. La French tech Méditerranée doit déménager d’ici à la fin de l’année à la Halle de l’innovation, dans le nouveau quartier Cambacérès. Construit près de la gare TGV, celui-ci réunira une grande partie de l’écosystème de l’innovation numérique et technologique édifié depuis vingt ans, dont l’incubateur Business & innovation centre (BIC), qui a formé plus de 700 start-up depuis 1997.
« Le territoire compte beaucoup de laboratoires de recherche de qualité, permettant l’accès à des technologies à la pointe », fait valoir le président de la French tech Méditerranée, Clément Saad. Ce docteur en informatique reçoit dans les locaux de sa start-up Pradeo. Sa technologie de cybersécurité pour smartphones, exploitée par Samsung notamment, a demandé cinq ans de R & D et bénéficie encore de l’expertise du Laboratoire d’informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier (Lirmm). Parmi les points de tension actuels, Clément Saad cite le recrutement. « Pour les métiers de la cybersécurité, de l’algorithmie, de l’intelligence artificielle, on se réveille seulement maintenant, regrette-t-il. Il faut multiplier les formations post-bac et sensibiliser beaucoup plus tôt à ces sujets. » Un discours récurrent chez les acteurs rencontrés.
Pérenniser le crédit d'impôt recherche
Pour les métiers de la cybersécurité, de l’algorithmie, de l’intelligence artificielle, on se réveille seulement maintenant. Il faut multiplier les formations post-bac et sensibiliser beaucoup plus tôt à ces sujets.
— Clément Saad, président de la French tech Méditerranée et cofondateur de Pradeo
Autre requête : une continuité dans les politiques de soutien aux start-up. Et notamment la pérennisation pour elles du crédit d’impôt recherche (CIR), alors que la Cour des comptes a préconisé de plafonner cette niche fiscale sur les investissements en R & D. Mais pas forcément sans réforme. « Les démarches sont longues et compliquées, considère Thomas Fraisse, le fondateur de la start-up Lytn créée début 2020, qui développe des solutions d’optimisation des infrastructures numériques des entreprises. On a un sentiment d’injustice. Alors que nous touchons des crédits bien moindres que les grands groupes, nous n’avons pas de bureau juridique et nous devons faire appel à un cabinet externe. Or, pour une start-up, perdre son CIR pour une erreur de démarche, c’est se mettre en péril. »
Ce membre du bureau de la French tech Méditerranée parle depuis la petite salle que sa société vient d’investir au BIC. Employant des freelances en Europe, cet ancien directeur de l’école d’informatique Epitech Montpellier appelle aussi à « assouplir le code du travail et accélérer sur la simplification administrative », en particulier pour le 100 % télétravail. « Je traite souvent mes e-mails à 22 heures, témoigne-t-il. Je n’attends pas de réponse immédiate, mais je ne veux pas craindre un procès. Même chose quand je fournis un ordinateur dernier cri à mes informaticiens ou quand mes équipes vont faire du kite à 16 heures un vendredi de bonne brise. Les réglementations actuelles datent et ne prennent pas en compte les aspirations nouvelles des salariés et des entreprises, notamment en termes de qualité de vie au travail. »
Soutenir les start-up en phase de développement industriel
Au même étage que le BIC, aujourd’hui installé dans une tour du quartier d’affaires du Millénaire, la start-up AcuSurgical occupe 180 m2. D’un côté du couloir s’étalent les bureaux administratifs et de R & D, de l’autre le lieu de montage et de test de son robot chirurgical. «L’investissement de la Satt [société d’accélération et de transfert de technologies, ndlr] de Montpellier a été déterminant dans la création de notre start-up car nous avions de gros besoins en capitaux à un stade où nous n’avions qu’une idée», raconte Christoph Spuhler, qui a cofondé AcuSurgical avec deux chercheurs du Lirmm.
Ce Suisse passé par les États-Unis est un ancien salarié de Medtech, une autre pépite de robotique chirurgicale créée il y a vingt ans à Montpellier par Bertin Nahum. La ville bénéficie donc d’une expertise dans le domaine. Surtout qu’au rachat de Medtech, l’américain Zimmer Biomet a installé sa filiale robotique dans la métropole, où il a créé une usine. Porteuse pour l’écosystème local, l’histoire rappelle néanmoins les difficultés des start-up à se financer avec des capitaux européens passé un stade de développement.
Ciloa en a fait l’expérience. Fondée en 2011 par Robert Mamoun, cette biotech a dû licencier tous ses salariés en 2017 faute de financement. Proche de la fermeture, elle s’est relancée grâce aux capitaux d’un nouveau directeur financier et de son réseau. La phase préclinique des essais est aujourd’hui assurée par un soutien de 1,5 million d’euros de l’État. Le logo du plan France Relance sur la porte du bâtiment qu’elle occupe est le seul indice de la présence d’un industriel en herbe.
M. Esdourrubailh / MaxPPP Ciloa, une biotech qui a évité de peu la fermeture, bénéficie du soutien de l’État par le biais du plan France Relance. © M. Esdourrubailh / MaxPPP
Financer plus largement la recherche publique
Deux conteneurs ont été installés pour accueillir une mini-usine de production d’exosomes injectables à l’humain. « Lors de mes recherches à l’Inserm, j’ai vu que le virus de la leucémie bovine piratait nos exosomes. J’ai alors pensé à faire l’inverse : modifier génétiquement des exosomes pour en faire des vaccins et vecteurs thérapeutiques », retrace l’ancien directeur de recherche, rappelant que ces nano-vésicules sont utilisées par nos cellules pour communiquer.
Ce passage réussi de la recherche fondamentale à l’applicatif a tenu à un autre fil. À sa découverte, Robert Mamoun a déposé un brevet plutôt que de publier. Un non-sens pour tout académique de carrière, les publications conditionnant les financements obtenus. Si le virologue, alors âgé de 55 ans, n’a pas craint de passer dans le privé, il en tire plusieurs leçons : il faut financer plus largement la recherche fondamentale – car « on ne peut préjuger quelle recherche va un jour basculer dans l’industrie » – avec une continuité dans l’allocation des crédits, et repenser le transfert technologique. « Quand un chercheur comprend ce qui a de la valeur dans son travail, c’est souvent trop tard car il a tout mis dans le domaine public. Il faut des équipes applicatives dans les laboratoires, qui connaissent les travaux menés et s’occupent de leur valorisation. »
Rapprocher les deux univers est le sens du nouveau projet du maire : créer au nord de la ville une Med Valley qui concentre universités, labos et entreprises de l’agroécologie, de la santé et de l’environnement. « Nous voulons rapprocher de nouvelles filières pour continuer de développer l’innovation tout en rééquilibrant le territoire, détaille Hind Emad, la vice-présidente au développement économique et numérique de la métropole. C’est aussi un levier pour faire rayonner le territoire et attirer les investisseurs de Paris et d’Europe. » L’ambition : des innovations de rupture internationale pour créer des leaders mondiaux.



