Entretien

"Pour les applications critiques, l'Europe a les moyens d'imposer ses conditions aux Gafam", selon Thierry Breton

Le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton détaille la stratégie de Bruxelles sur les données industrielles et décrypte ses enjeux de souveraineté.

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Pour Thierry Breton, l'Europe a une carte à jour dans l'hébergement et l'exploitation des données industrielles.

L'Usine Nouvelle. - Outils collaboratifs, cloud, intelligence artificielle... La crise sanitaire du Covid-19 révèle un usage massif des technologies des Gafam. Montre-t-elle une dépendance technologique à sens unique ?

Thierry Breton. - La crise du coronavirus est mondiale, puisqu’elle touche hélas tous les continents. Et que tous, peu ou prou, en subiront les conséquences. Cette guerre, comme l’a qualifiée à juste titre le président de la République, ne saurait être gagnée que grâce à une solidarité tout entière à l’échelle de la planète. S’en donner les moyens demande d’apprendre de ce qui se passe chez les uns et les autres, et de tirer une information de l’évolution de la pandémie.

La mobilisation, j’en suis le témoin, s’exerce au niveau mondial. J’échange avec des acteurs de tous les continents, y compris américain, pour voir comment les Français, les Italiens, les Allemands et d’autres peuvent apporter leur contribution. En Europe, nous savons développer des algorithmes permettant de prédire l’évolution de la pandémie, et de tester virtuellement des protocoles de protéines pouvant interagir avec le génome du virus afin d’accélérer la mise au point d’un vaccin. La Commission européenne a fourni aux experts d’immenses puissances de calcul. Chacun apporte sa contribution. Et si certains continents ont pu laisser entendre que l’épisode dramatique ne les touchait pas, tous, dorénavant, savent que nous sommes globalement concernés.

La Commission européenne vient de présenter sa stratégie sur les données industrielles. Est-ce le bon tempo ?

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Les données personnelles ont permis la création et le développement des grandes plates-formes du numérique que nous connaissons sous les acronymes de Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ndlr] et BATX [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi]. Elles se sont développées là où le champ d’exploitation était le plus important, là où existait un marché unifié : aux États-Unis et en Chine.

L’Europe a été absente de cette phase, car son marché est beaucoup plus fragmenté, particulièrement en ce qui concerne les données personnelles. Mais une étape nouvelle démarre, celle de l’émergence des données industrielles. Et elle est rendue possible par l’avènement des réseaux 5G qui vont supporter des applications bien plus critiques pour l’industrie, les transports, les communications. Avec le déploiement massif d’antennes intelligentes, nous allons pouvoir collecter localement des milliards de données et les traiter au pied des antennes plutôt que dans le cloud, afin de renvoyer immédiatement les informations après traitement local. C’est ce qu’on appelle le edge computing. C’est là que l’Europe doit et va se placer.

Quels atouts l’Europe possède-t-elle pour emporter cette bataille ?

L’Europe reste le premier continent en matière industrielle devant les États-Unis. Je rappelle que le concept d’industrie 4.0 est parti d’Europe où sont développées les grandes plates-formes industrielles comme Mindsphere de Siemens. Nous sommes en avance et nous œuvrons déjà à la génération d’usines beaucoup plus automatisées, d’usines virtuelles.

Par ailleurs, nous avons besoin dans l’industrie de plates-formes qui n’ont, en termes de contraintes techniques et de protocoles, rien à voir avec celles des réseaux sociaux. À titre d’exemple, que ce soit dans les usines ou pour le véhicule connecté, le temps de traitement des données, leur protection, la robustesse des systèmes, la cybersécurité revêtent une criticité que les Gafam eux-mêmes sont incapables de garantir aujourd’hui. Nous disposons des savoir-faire en la matière et d’une certaine avance industrielle. Et nous avons bien l’intention de capitaliser sur cette dynamique.

Comment ?

Chaque secteur, que ce soit l’automobile, les transports, la défense, la pharmacie... va créer des données particulières. À eux, ainsi qu’à d’autres, nous voulons offrir des plates-formes qui répondront à la fois au durcissement des contraintes et aux spécificités de l’industrie. Par couches logicielles successives, elles permettront secteur par secteur d’avoir des applicatifs, pour beaucoup à base d’IA. Les entreprises pourront y exploiter les données localement via des algorithmes spécifiquement développés. À cet effet, nous pourrions en passer par des projets européens d’intérêt commun mobilisant des financements communautaires et d’entreprises. Ce n’est pas une vision étatique ! Les acteurs d’un même secteur ont intérêt à coopérer pour développer ces plates-formes de base et y loger ensuite leurs propres algorithmes d’IA différenciants. Les données d’une usine ne présentent évidemment pas les mêmes caractéristiques que celles de l’industrie de la santé.

En attendant cet avènement du local, les données industrielles européennes sont massivement stockées dans le cloud des Gafam. Cette situation est-elle critique ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord, car beaucoup de données industrielles sont aujourd’hui dans des clouds hybrides ou privés. Ils sont administrés soit par des fournisseurs spécialisés pour ces entreprises, soit dans des clouds inter-entreprises. Rapportés au chiffre d’affaires total de la gestion de la donnée industrielle, peu sont gérés dans les purs clouds des Gafam, justement parce que ceux-ci ne détiennent pas encore la compétence et le savoir-faire critiques auquel je viens de faire référence.

La gestion des données industrielles est un sujet extrêmement important. Gérer une plate-forme de données basiques est une chose. Gérer la criticité d’une plate-forme industrielle en est une autre. Aujourd’hui, peu d’entreprises savent le faire et je pense sincèrement que les Gafam n’ont pas suffisamment investi pour répondre à ces enjeux. La vérité, c’est que nous ne partons pas en retard. Nous avons parfaitement identifié nos forces autant que les besoins et nous maîtrisons bien les technologies.

Certains disent qu’il est trop tard pour avoir un acteur européen du cloud capable de concurrencer les Gafam. Êtes-vous d’accord ?

Nous pensons qu’il y a nécessité d’avoir des clouds un peu "durcis" sur certaines applications. Nous y répondons avec le projet tout juste annoncé de mise en œuvre d’une capacité européenne de clouds sécurisés, adossée aux puissances de calculs de l’initiative européenne euro-HPC, qui pourra fournir la base pour le traitement de données publiques, mais aussi industrielles. Le tout pourrait venir en complément du projet franco-allemand Gaia-X. Il s’agit de pouvoir répondre aux besoins de criticité de certaines données, comme celles de santé par exemple.

Pour héberger celles des Français, le gouvernement a choisi Microsoft. N’y a-t-il pas une incohérence entre le discours des institutions sur la souveraineté technologique et leurs choix...

Il faut voir jusqu’à quel niveau de confidentialité nous plaçons les données de santé, comment elles sont "durcies", quelles sont les garanties qui ont été obtenues. En tout état de cause, je précise que la législation qui s’applique à ces données doit être européenne et non extraterritoriale.

Vous faites référence au Cloud act américain. En stockant sur des clouds américains, le risque de fournir aux États-Unis nos données industrielles est-il réel ?

Je ne le crois pas. Les entreprises prennent aujourd’hui conscience de leur responsabilité. Elles doivent savoir où leurs données sont hébergées, comment et par qui elles sont traitées, quel type de législation s’applique à elles. Le RGPD a favorisé cette prise de conscience. Pour nombre de données importantes, les industriels ont intégré la nécessité de les faire traiter en Europe et selon la législation communautaire. C’est nouveau et d’extrême importance.

Ceci étant, l’Europe est un continent ouvert. Ceux qui veulent offrir leurs services sont les bienvenus. Mais ils doivent démontrer qu’ils se plient à 100 % aux contraintes qui s’imposent à eux. On peut certes différencier tout cela, car c’est évidemment de première importance pour certaines données et ça l’est moins pour d’autres. Mais nul doute que ce sujet devient très critique.

Vous pensez que l’on a les moyens d’imposer nos conditions aux Gafam, alors qu’ils font fi de la protection des données personnelles ?

Il est gênant, là encore, de constater que nos données personnelles sont aspirées dans des conditions discutables. S’agissant d’applications extrêmement critiques, nous avons les moyens d’imposer nos conditions aux Gafam et nous en avons surtout l’obligation. Il en va ici de la responsabilité de chaque pays.

Donc, pour vous, l’industrie européenne n’est pas dans une dépendance critique aux Gafam dont elle doit sortir ?

Je ne dirai pas qu’elle est critique. Je dirai qu’il y a des applications intéressantes qu’il faut utiliser. Nous sommes dans un monde ouvert. Dès qu’il y a des briques technologiques intéressantes, il est légitime qu’on puisse les utiliser et réciproquement. On ne va pas en permanence réinventer la roue. Ce serait une erreur absolue. Même si nous commençons à entrer dans une ère de post-globalisation, nous continuerons à avoir des échanges extraordinairement importants, notamment en matière de technologies. Des pays sont évidemment plus en avance sur certains sujets que d’autres.

Le jeu doit être rééquilibré afin d’éviter les trop grandes dépendances unilatérales dont on a pu voir les effets négatifs en cas de durcissement politique ou de guerre commerciale. Nous n’en sommes pas là. Mais il est très important de faire valoir dans certains domaines une indépendance technologique et des atouts puissants qui nous permettent d’échanger en position de force et compenser nos points faibles. Nous ne sommes pas entrés dans une phase où il faudrait tout réinventer. Ce n’est pas comme cela que je vois le monde.

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