L'Usiner Nouvelle. - Comment expliquer la croissance plus faible qu’attendu du marché des drones ?
Henri Seydoux. - Lorsqu’une technologie émerge et qu’elle est bonne, tout le monde la comprend. On a assisté à ce phénomène avec l’imagerie 3D. Il y a une dizaine d’années, tout le monde a saisi l’intérêt des drones. Reste qu’entre l’idée et l’usage, il y a un travail dont personne n’imagine ni la difficulté, ni le temps, ni l’énergie intellectuelle qu’il faut déployer. Innover, c’est tomber sur une idée qui est bonne tout de suite, mais dont on sait qu’il va falloir suer sang et eau pour la concrétiser. Et cela a marché. La preuve, vous êtes là pour en parler ! Il y a eu une bulle du drone, comme ça a été le cas pour l’internet, qui a ensuite attendu dix ans pour arriver à l’internet 2.0.
La concurrence chinoise a pourtant heurté la filière de plein fouet...
L’histoire, c’est qu’un étudiant, à Shenzhen, comprend en même temps que nous, vers 2010, que le drone a un énorme potentiel dans la robotique. Il est alors porté par l’écosystème de la high-tech de Shenzhen, qui n’est pas aussi fort que celui de la Silicon Valley, mais sans équivalent en Europe. Cette concurrence ne m’a pas fait peur, mais il y a eu un biais. DJI, l’entreprise du jeune Chinois, a eu accès à des financements probablement supérieurs à 1 milliard de dollars, de manière complètement obscure. Il y a forcément des liens avec le système autoritaire chinois. Et des problèmes se posent en matière de cybersécurité, car ils pompent les données captées par leurs appareils.
Comment le savez-vous ?
Le « New York Times » a réalisé une enquête et s’est penché sur la question avec des spécialistes. Il a publié l’été dernier un article sur ce sujet, qui a révélé les portes dérobées présentes dans les logiciels des drones de DJI. Il faut bien avoir en tête que nos drones, comme ceux de DJI, sont utilisés dans des domaines allant du terrorisme au contre-espionnage, en passant par l’agriculture et la maintenance d’infrastructures. Les États-Unis ont interdit l’usage de ceux de DJI depuis trois ans dans toutes les activités fédérales. Les donneurs d’ordres qui travaillent sur des applications sensibles ne doivent pas utiliser de drones chinois.
Regrettez-vous une forme de naïveté des pouvoirs publics en Europe ?
Je ne regrette rien, j’explique. Je dis juste que les drones chinois, du point de vue de la cybersécurité, sont dangereux. Et que l’Europe met plus de temps à réagir que les États-Unis.
Est-ce des États-Unis que viendra le rebond pour Parrot ?
Parrot est effectivement au creux de la vague et ce qui se passe aux États-Unis est cool. Il y a deux ans, suite à l’interdiction des drones chinois, la Defense innovation unit du département de la Défense américain a décidé de financer une offre non chinoise, en partant d’une offre civile pour en faire une application militaire. Ils ont sélectionné les meilleures entreprises américaines… et Parrot. Nous sommes les seuls non-américains. J’ai été impressionné par leur façon de bosser. Ils sont hyper-pragmatiques, ils connaissent leur sujet. Je n’ai pas vu d’équivalent dans l’industrie française.
Où en est-on de l’appel d’offres ?
Parrot est depuis septembre référencé comme l’un des fournisseurs de cette centrale d’achats. Nous répondons par conséquent à toutes sortes d’appels d’offres pour des équipements émanant d’entités, telles que le FBI, l’armée de l’air, la marine… Cela génère du chiffre d’affaires et nous a offert une grande visibilité auprès des clients militaires. Je suis davantage porté par l’armée américaine que par les équivalents français.
Comment l’expliquer ?
L’utilisation des drones dans l’armée américaine est nettement plus développée que chez nous. La France a quinze ans de retard dans le domaine. Notre armée a du mal à s’intéresser aux start-up. Elle est plutôt à la recherche de perfectionnement, pas d’innovation de rupture. La France n’est pas un pays d’innovation.
Pour quelles raisons ?
La high-tech repose sur des codes venus des États-Unis. La méthode, c’est d’investir en capital. Cela n’existe pas en France. Marcel Dassault le faisait. Il a construit le premier Mirage avec son propre argent. Depuis, cela ne se fait plus guère en France. Elon Musk, le patron de SpaceX, n’a pas attendu de commandes de la Nasa pour faire des fusées.
Quel est le prochain défi pour les dronistes ?
C’est celui de la robotique et de l’autonomie. Il faut aller au-delà des images époustouflantes. Le drone doit pouvoir voler de manière fiable et autonome tout en réalisant des tâches plus ou moins complexes. Grâce aux fonctions robotiques, sur une simple instruction de l’opérateur, un appareil doit être capable d’accomplir une mission en autonomie. Dans le domaine de l’inspection, notamment. Nous imaginons par exemple qu’un drone pourra dans le futur se rendre sur un champ d’éoliennes, les identifier une par une et vérifier leur état au millimètre près sans intervention de l’opérateur. C’est l’enjeu de Parrot.
Comment y parvenir ?
Toute la technologie en matière de robotique est disponible. Il faut encore développer quatre grandes fonctions : le traitement d’images pour mieux évaluer les distances, les outils de planification, l’intelligence artificielle pour l’identification et enfin l’informatique, qui explique à un drone comment effectuer sa mission. Parrot va proposer une nouvelle architecture d’auto-pilote qui replace l’intelligence dans le drone lui-même et non plus dans la station de l’opérateur. Ainsi le drone aura les moyens de réaliser des missions en toute autonomie. Nous lancerons un drone robot dès l’an prochain. Cela fait sept ans que nous y travaillons.
Attendez-vous des mesures particulières de la part des pouvoirs publics ?
Ce n’est pas la mission du gouvernement de venir en aide à des boîtes comme la nôtre. Nous sommes à l’affût de la disruption technologique. Cela passe par un acte de foi de l’entrepreneur.
Quel serait l’écosystème favorable au développement de cette filière ?
Nos universités ne sont pas au format de la high-tech. Il nous manque des gros pôles universitaires comme ceux en Suisse, aux États-Unis, en Angleterre, où se côtoient des étudiants, des post-docs, des chercheurs, des entrepreneurs. Il faut favoriser le brassage des disciplines sur le même campus : marketing, ingénierie, sciences du vivant, finances… Il faut également du capital, beaucoup de capital. Et il faudrait que ce capital investi dans les start-up soit favorisé fiscalement.



