Enquête

[Made in France] Ynsect, InnovaFeed... Comment les fermes d'insectes révolutionnent l'agroalimentaire

En combinant agriculture, robotique et intelligence artificielle, les spécialistes français de la protéine d’insecte dédiée à l'alimentation animale ambitionnent de devenir les leaders mondiaux du secteur. Parmi les plus ambitieux: Ynsect qui inaugure son site de production de Poulainville ce 6 mai.
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À l'image d'InnovaFeed, les nouvelles agtechs des insectes visent avant tout l’alimentation animale. Leur cible?? Les protéines de poissons utilisées dans l’aquaculture.

Des chariots élévateurs, transstockeurs et convoyeurs, un mécanisme de séchage automatique, des capteurs à n’en plus finir… En Picardie, les installations qu’Ynsect s’apprête à mettre en service dans son usine de Poulainville (Somme) ont de quoi faire pâlir d’envie tous les admirateurs de l’industrie 4.0.

« L’agroalimentaire a été à la pointe de l’automatisation dans les années 1970, mais ces dernières années, il avait perdu son avance en termes de lead manufacturing. Nos sites de production, fondés sur l’automatisation des process, témoignent d’une nouvelle vague d’usines », confie Antoine Hubert, son fondateur. L’unité, qui est inauguré ce 6 mai pour une mise en service en 2022, sera l’un des plus grands sites de production de protéines d’insectes au monde avec plus de 200000 tonnes d’ingrédients à base de scarabée Molitor. 

À peine sera-t-elle concurrencée par le site d’InnovaFeed, l’autre pépite française du secteur. Installée à une cinquantaine de kilomètres de là, à Nesle (Somme), la start-up qui produit depuis novembre 2020 de la protéine d’insectes à partir de mouches soldat noir, espère réaliser sur son nouveau site un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros pour un volume de 15 000 tonnes de produits dans les prochaines années. « Quelque 20000 œufs d’insectes sont pondus par seconde », s’enthousiasme Clément Ray, son président. Une performance rendue possible par la connaissance de la biologie de l’insecte, mais également un passage « à l’échelle industrielle efficace grâce à des dispositifs d’automations innovants », se félicite-t-il. 

Un véritable écosystème hexagonal

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Il y a peu de pays autant à la pointe que la France avec plusieurs acteurs de grande taille.

—  Arnaud Rey, ingénieur conseil au Crédit agricole

Le dynamisme de ces deux pépites tricolores illustre le leadership qu’a pris la France sur le secteur de la protéine d’insectes. « Il y a peu de pays autant à la pointe avec plusieurs acteurs de grande taille », confirme Arnaud Rey, ingénieur conseil spécialiste de l’agroalimentaire au Crédit agricole. En outre, une dizaine d’autres entreprises comme Agronutris, Invers et Nextalim composent l’écosystème hexagonal. Derrière ce succès : la conjugaison de la puissance agricole de la France et de la vitalité de la french tech. « S’installer dans un grand pays agricole est un atout pour nos industries, confirme Clément Ray. Cela nous permet d’avoir facilement accès à un gisement de matières premières pour nourrir nos insectes. »

C’est d’ailleurs pour être à proximité de l’amidonnerie de Tereos, dont elle récupère les coproduits pour alimenter ses mouches, qu’InnovaFeed a décidé de s’implanter à Nesle. Une force que les agtechs françaises n’ont pas hésité à associer à une automatisation des process et un monitorage numérique de l’élevage. L’objectif ? « Maximiser l’équation économique et donc diminuer les coûts de production », analyse Arnaud Rey. Un équilibre fondamental alors que la protéine d’insecte veut concurrencer celle de poissons, un produit dont le prix a triplé en vingt ans à 1400 euros la tonne.

Un modèle soutenu par Bpifrance

Pour industrialiser leur modèle, les pépites françaises s’appuient sur une politique publique volontariste de soutien aux innovations, incarnée en premier lieu par Bpifrance. « Le fort soutien de la banque publique nous a permis de supprimer le risque dans les premières étapes », se souvient le dirigeant d’InnovaFeed. Le fonds Ecotechnologies de Bpifrance a été particulièrement actif dans le soutien à la filière. Il a notamment participé à la levée de fonds de 106 millions d’euros réalisée par Ynsect en 2019. 

Le marché de la protéine d'insecte en chiffres

  • 330 millions d’euros, c’est le montant levé par Ynsect et InnovaFeed en 2020
  • 23 millions de tonnes de farines d’insectes pourraient être produites dans le monde d’ici à 2030
  • 1,10 milliard d’euros, c’est le poids du marché mondial attendu d’ici à 2025 contre 110 millions d'euros aujourd’hui
  • 98 % de surface en moins sont nécessaires pour produire de la protéine d’insectes par rapport aux protéines végétales

Sources : Ynsect, Innovafeed, Market & market, FAO

« Nous sommes convaincus de l’importance de cette filière pour rendre une autonomie protéique au pays » confirme Ariane Voyatzakis, confirme Ariane Voyatzakis, la responsable du secteur agroalimentaire de Bpifrance. Mais contrairement aux premières entreprises françaises qui, dans le début des années 2010, se sont lancées à grand bruit dans le secteur de l’alimentation humaine, les nouvelles agtechs des insectes visent avant tout l’alimentation animale. Leur cible ? Les protéines de poissons utilisées dans l’aquaculture. « Le marché de l’alimentation humaine s’est confronté à la barrière psychologique, mais surtout à un frein réglementaire », rappelle Arnaud Rey. L’Agence de sécurité sanitaire européenne n’a, en effet, autorisé la vente de ces produits pour l’alimentation humaine qu’en janvier 2021. Face à ces obstacles, les start-up ont pivoté vers l’alimentation animale où l’utilisation d’insectes est autorisée en aquaculture depuis 2017.

À la conquête du monde

Nous sommes convaincus de l’importance de cette filière pour rendre une autonomie protéique au pays.

—  Ariane Voyatzakis, responsable du secteur agroalimentaire de Bpifrance

« Ce positionnement opportun a permis à la filière française de se structurer bien avant les autres en s’appuyant sur la recherche publique pour contrôler la zootechnie ». », estime Ariane Voyatzakis. Les entreprises du secteur ont également bénéficié du dynamisme de la french tech. « Il y a une vraie culture française de l’ingénierie industrielle, avec des compétences en matière de robotique, d’automatisation, de simulation et l’intelligence artificielle », confirme Antoine Hubert.

D’ailleurs, InnovaFeed et Ynsect n’ont aucune difficulté à attirer les jeunes ingénieurs... et pas seulement les agronomes. Sur les 200 salariés d'InnovaFeed, « nous avons quinze polytechniciens », confirme Clément Ray, auxquels s’ajoutent une dizaine de data analystes. Ces derniers ont notamment travaillé à la mise en place d’une technologie propriétaire qui sera déployée sur l’ensemble des cinq sites de production que le groupe souhaite ouvrir dans le monde ces prochaines années. « C’est un choix atypique mais cela nous permet de défendre la protection industrielle », avance-t-il.

Du côté d’Ynsect, on a fait le choix des brevets. L’entreprise en a déjà déposé treize et vient de racheter Protifarm, une entreprise néerlandaise qui en détient d’une quarantaine. « Cela nous permet de couvrir toutes les étapes de la production : de la croissance des insectes en passant par le système de refroidissement, la transformation mais également les applications », détaille Antoine Hubert. 

Des éléments qui n’ont pas manqué d’attirer l’attention des acheteurs internationaux, à l’image de Cargill. Le leader mondial de l’alimentation animale a signé un accord avec InnovaFeed pour acheter 60 % de sa production. La start-up a également séduit ADM, le géant américain des ingrédients pour l’agroalimentaire, qui a décidé de l’accueillir sur son site de Decatur dans l’Illinois, où sera installée sa première ferme à l’international.

Ynsect, lui, s’est fixé pour objectif d’ouvrir quinze autres sites de production dans le monde, principalement sur le continent américain et en Asie du Sud-Est, pour un investissement global de 5 milliards d’euros. De quoi asseoir sa position de leader mondial. « Notre ambition est de réaliser 500 millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici à cinq ans » précise Antoine Hubert. Des signaux qui laissent présager d’un bel avenir pour les acteurs tricolores.

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