«Plusieurs personnes de mon entourage professionnel n’étaient même pas au courant du mouvement de grève qui se préparait.» Antoine*, 32 ans, est ingénieur logiciel dans une fintech française. Comme les sept autres employés de la tech interrogés par l’Usine Nouvelle, c’est la première fois qu’il fait grève, le 19 janvier, contre la réforme des retraites. Une rareté, dans un secteur parfois déconnecté des réalités du terrain. «Mon manager ne savait même pas comment gérer cela administrativement», confie Léo*, 24 ans, développeur front-end dans une entreprise qui conçoit des voitures autonomes.
Entre privilèges et solidarité
Pour Antoine, ce manque de mobilisation s’explique par la position favorisée des cadres de la tech. «Nous sommes très peu touchés par ces réformes car nous sommes plutôt privilégiés en termes matériels.» Lucas*, 30 ans, développeur web dans un groupement d’intérêt public, confirme : «Le sujet de la grève ne nous concerne pas. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment entendu parler de grève dans mes contextes professionnels.»
Pourquoi donc faire grève ? Les salariés interrogés avancent, à l’unanimité, la même raison principale : la solidarité. «Je fais grève pour la génération de mes parents. Le père d’une de mes amies est plombier et je ne l’imagine pas continuer à travailler jusqu’à 64 ans», souligne Chloé*, 26 ans, elle aussi ingénieure logiciel dans une fintech. Aymeric, 28 ans, est quant à lui technicien en électrotechnique chez EC2I, une société proposant des services en informatique industrielle à Roanne (Auvergne Rhône-Alpes). «Mon grand-père a travaillé chez EDF toute sa vie et a passé sa retraite en mauvaise santé.», regrette-il. Si certains font grève par solidarité amicale ou familiale, d’autres le font par solidarité avec les publics les plus défavorisés. C’est le cas de Louise*, 24 ans, product owner - responsable de la conception d’un produit - dans une société de services informatiques : «Je gagne bien ma vie, une journée de salaire en moins ne me mettra pas en danger. Je fais la grève aussi pour tous ceux qui ne peuvent pas se le permettre.»
Evaluer les risques
Pour certains employés de la tech, se déclarer gréviste n’est néanmoins pas sans risque. Cédric*, 34 ans, fait partie de la direction d’une fintech française. «Je n’ai pas voulu me mettre en grève car mon actionnaire principal pourrait mal le voir, glisse-t-il. J’ai préféré prendre ma demi-journée le jeudi pour pouvoir aller manifester, même si je sais que personne n’est dupe.» Si Chloé ne s'inquiète pas de l'impact de son engagement sur sa carrière, elle a en revanche «peur d’être jugée personnellement». Lucas, de son côté, se montre confiant : «J’ai réfléchi aux conséquences potentielles avant de le faire, mais je n’ai pas peur de m’exprimer. Je n’ai cependant pas envie que cela soit pris comme une attaque contre mon entreprise, car ce n’est pas du tout le cas.»

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Comme Lucas, beaucoup se sont trituré les méninges sur la meilleure façon d’aborder la question vis-à-vis de leur employeur. Certains ont des facilités. Albin, 31 ans, ingénieur réseaux chez OVH, est élu au CSE. «Je ne me suis pas caché auprès de mes collègues, donc je l’ai juste dit à mon manager.» Chloé a fait preuve d’un peu de créativité. «Je ne savais pas comment écrire la lettre pour se déclarer en grève. Je l’ai donc fait écrire par ChatGPT, et elle était vraiment très réussie. (rires)»
Entre solitude et collectif
Si Chloé fait la grève seule, comme Cédric, Aymeric et Antoine, les autres ont réussi à se rapprocher de collègues aux mêmes opinions. «En interrogeant mes élus du personnel, j’ai découvert que plusieurs de mes collègues faisaient grève également», se réjouit Lucas. A OVH, plusieurs salariés font grève, mais relativement peu à l’échelle de l’entreprise. «Je suis en télétravail à 100% donc je ne vois jamais mes collègues. Il est difficile de se concerter entre nous sans les discussions à la machine à café.»
Pour vaincre cette solitude que certains peuvent ressentir, des travailleurs du numérique se sont réunis pour créer un collectif, baptisé onestla.tech. Lancé en 2019 pour protester contre la réforme de la retraite à points, le mouvement a connu un regain d’activité pour cette nouvelle saison. «On partage du matériel militant qu’on avait déjà conçu pour la dernière version de la réforme, et on a aussi fait des bandeaux que les webmasters peuvent mettre sur leur site pour annoncer que le site web est en grève», explique Sacha André, l’un des co-fondateurs du collectif. Le réseau, qui a également appelé à manifester, s’organise principalement sur Discord, où il réunit plus de 500 membres.
* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes.



