Entretien

Les nouveaux ouvriers vus par trois sociologues qui les scrutent de près

Ils les étudient pendant des années sur le terrain, confrontent ce qu’ils voient et entendent aux statistiques et aux travaux de recherche de leurs collègues… Trois sociologues interrogés par L’Usine Nouvelle livrent leur compréhension des ouvriers des secteurs de la logistique, des déchets, de la construction navale, de l’automobile.

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Pour Juan Sebastian Carbonell, dans l'automobile, "l’ouvrier du montage concentre son activité sur les gestes difficiles à automatiser. Il les reproduit avec une accélération du rythme de travail, puisqu’il a moins de micropauses. Le numérique supprime les temps morts et sature les postes."

David Gaborieau, sociologue du travail, maître de conférences à l’université de Paris

«Les ouvriers de la logistique ou du tri des déchets ne produisent pas des matériaux ou des biens, mais des flux, et leurs lieux de travail fonctionnent comme des usines. Dans ces mondes ouvriers émergents, les statuts sont plus précaires, les salariés moins qualifiés et la pénibilité plus forte que dans les anciens mondes ouvriers. Dans l’industrie manufacturière, les postes répétitifs ont eu tendance à diminuer. Dans la logistique, il y a beaucoup d’entrepôts peu automatisés, avec beaucoup d’ouvriers qui trient en direct des colis. Dans le traitement des déchets, le travail est physique, avec des gestes répétitifs, des risques d’infection et la proximité d’outils de broyage. Ces ouvriers du tertiaire, du flux, témoignent d’une certaine dégradation du monde ouvrier. Le tri des déchets emploie beaucoup d’étrangers primo-arrivants, une population peu regardante. Dans la logistique, il y a une conflictualité sociale très forte, mais peu organisée. C’est une vraie cocotte-minute. Avec l’e-commerce et l’apparition de gros entrepôts, on voit réapparaître le dialogue syndical. La syndicalisation a d’ailleurs beaucoup progressé chez Amazon.»

Pauline Seiller, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Caen, chercheuse au laboratoire ESO Caen

«J’ai longuement étudié les ouvriers des chantiers navals de Saint-Nazaire. Ils représentent une certaine aristocratie ouvrière, à l’ancienne. À bord des navires, ils cohabitent avec des intérimaires et des salariés de sous-traitants, au statut plus précaire et aux conditions de travail plus difficiles. La sous-traitance assure 80 % de la production, c’est une transformation massive de la construction navale. On dit que la délocalisation s’est faite sur place, avec un large recours aux travailleurs étrangers détachés. La cohabitation entre ces travailleurs aux statuts différents n’est pas simple. Ceux en CDI sont accusés d’être des privilégiés, d’avoir un rythme de travail plus cool, alors que les salariés des sous-traitants sont pressurisés par le temps. Les ouvriers de l’aristocratie, eux, estiment que les autres travaillent moins bien. Ils ont peur de subir, un jour, leur sort. Leurs conditions de travail sont un peu meilleures que celles des sous-traitants. Mais il ne faut pas faire de misérabilisme : la sous-traitance est très hétérogène, certains travaillent dans les mêmes conditions que ceux du chantier naval. Ce sont ceux de la sous-traitance de charge, de capacité qui subissent beaucoup plus de pressions et des conditions de travail pénibles.»

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Juan Sebastian CarbonellD.R.
Juan Sebastian Carbonell Juan Sebastian Carbonell

Juan Sebastian Carbonell, sociologue du travail et des relations professionnelles, chercheur associé à l’IDHES

«L’automobile est un secteur en restructuration permanente. Le déplacement géographique de ses effectifs, de l’Europe de l’Ouest vers l’Europe centrale ou orientale, la Turquie, le Maghreb, a eu beaucoup plus d’impact sur le déclin de ses ouvriers que les changements technologiques. L’automatisation supprime certaines tâches, mais pas des postes de travail entiers. Quand les AGV ont remplacé les caristes, ceux-ci n’ont pas été licenciés, mais affectés ailleurs dans les usines. Grâce à l’automatisation, certains aspects pénibles du travail ont disparu, notamment la dimension physique. Mais une autre forme de pénibilité est apparue : l’intensification du travail. Avec le full kitting [un chariot contenant toutes les pièces nécessaires au montage d’un véhicule approvisionne les chaînes de montage, ndlr], l’ouvrier du montage concentre son activité sur les gestes difficiles à automatiser, à valeur ajoutée. Il les reproduit avec une accélération du rythme de travail, puisqu’il a moins de micropauses. Le numérique supprime les temps morts et sature les postes. L’automatisation n’a pas augmenté le niveau de qualification, qui reste faible dans l’automobile. Le monteur qui se fait livrer ses pièces par un robot n’a pas besoin d’être plus qualifié qu’avant. Le kitteur, qui prépare les chariots, est un préparateur de commandes aussi peu qualifié que dans la logistique. La qualification par le changement technologique est une arlésienne ! Le remplacement des ouvriers par des techniciens n’est démontré nulle part.»

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Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025

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