Voici les gagnants et les perdants de l’accord entre l'Union européenne et le Mercosur

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a conclu ce vendredi 6 décembre les négociations autour de l’accord commercial avec le Mercosur, malgré l’opposition virulente de la France. Pour les différentes filières, les conséquences de l’accord sont malgré tout difficiles à évaluer. L'Usine Nouvelle vous propose son analyse des gagnants et perdants de l'accord.

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Renault usine Curitiba au Brésil assemblage du Kardian
Les constructeurs français, qui possèdent déjà des usines au Brésil, devraient moins gagner de la baisse des droits de douanes vers le Mercosur.

Bis repetita. Ursula von der Leyen n’a pas fait le voyage pour rien à Montevideo, la capitale de l’Uruguay. En marge du sommet du Mercosur, la présidente de la Commission européenne a annoncé, ce vendredi 6 décembre, la conclusion des négociations autour de l’accord commercial entre l’Union européenne et les cinq États sud-américains (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay et Bolivie), qui devrait créer une zone de libre-échange de 770 millions d’habitants.

Ce n’est pas la première fois que l’issue des discussions se rapproche. En discussion depuis 1999, l’accord a déjà été finalisé une première fois entre les deux partenaires en juillet 2019. Mais sous les critiques de la France, notamment sur sa compatibilité avec l’accord de Paris, une annexe a été rajoutée sur les obligations environnementales et en matière de déforestation. C’est sur celle-ci que les négociations viennent d’aboutir, ouvrant la voie à la ratification globale de l’accord. De leur côté, les pays du Mercosur ont obtenu des concessions en matière de politique industrielle pour adopter des droits de douanes à l'exportation sur certains produits. Même si l’opposition de la France et la Pologne pourrait ne pas suffire, en l’état, pour faire dérayer l’accord, d'autres pays peuvent encore se joindre au front du refus. Il faudra de toute manière encore de longs mois – voir plus d'une année – avant son adoption.

À rebours des fédérations agricoles françaises, les milieux d’affaires européens, eux, applaudissent. Le patronat européen, regroupé dans BusinessEurope, a adressé avec 78 autres associations patronales des deux côtés de l’Atlantique un courrier à la présidente de la Commission pour la presser de conclure les négociations. En France, le Medef y est aussi favorable, même s’il préfère jouer la discrétion.

En théorie, selon le rapport d’évaluation remis en 2020 au gouvernement français, la France dispose d’intérêts offensifs dans 13 secteurs industriels, dans l’automobile, les machines (protégées en moyenne par des droits de douane de 14 à 20%), la chimie, la pharmacie et les cosmétiques, taxées à 17,4%. Sa part de marché est supérieure dans le Mercosur à son niveau ailleurs dans le monde. «Mais beaucoup d’entreprises se sont installées sur place pour ne pas payer des droits de douane. C’est particulièrement vrai pour les entreprises françaises», reconnaît Charlotte Emlinger, économiste au Cepii, alors que la France est le quatrième investisseur étranger au Brésil par exemple. L’Oréal, Renault ou Stellantis, qui disposent tous d’usines sur place, auront donc moins à gagner à un accord avec le Mercosur. D'autres enjeux, sur l'ouverture des marchés publics ou l'accès aux matières premières, intéressent aussi les groupes tricolores. 

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L’agroalimentaire, le vin et les produits laitiers parmi les gagnants

L’amour vache. Les producteurs de viande, bœuf en premier lieu, sont vent debout contre les accords du Mercosur. En cause, il y a entre autres ces 99000 tonnes de bœuf qui pourraient affluer avec des droits de douane ramenés à 7,5%, contre 40 à 45 jusque-là. Pour les autres filières, c’est une autre histoire : la reconnaissance de certaines indications géographiques sur les fromages et la mise en place de contingents à droits nuls sur les fromages et d’autres produits tels que les poudres de lait, offrent des opportunités à l’industrie laitière. «Si nous raisonnons strictement sur les produits laitiers, l’accord est intéressant, car ce n’est pas la course au moins disant», note François-Xavier Huard, le patron de la FNIL, qui représente les industries laitières.

L’accord permettra aussi de rendre plus «fluide le commerce intra-firmes» alors que certains acteurs comme Lactalis ou Savencia sont présents des deux côtés de la frontière. Le gain pour la filière est à nuancier. «Le problème, c'est que les vaches laitières font aussi de la réforme», souligne le dirigeant. Autrement dit : la viabilité des exploitations dépend aussi de la capacité à valoriser la viande lorsque la vache est en fin de vie. La viande de réforme rapporte entre 60 et 80 euros par tonne de lait produite, tandis que les laiteries françaises paient autour de 450 euros la tonne de lait. Ce que gagneraient les producteurs par une meilleure valorisation des débouchés du lait à l’export pourrait être grignoté sur la partie viande.

Simplification des droits de douane

D’autres sont érigés en gagnants sans qu’il n’y ait de doutes sur d’éventuels dommages collatéraux. C’est le cas des vins et des spiritueux qui bénéficieront de la reconnaissance de certaines indications géographiques – le vin d’Anjou et le Rhum de Martinique par exemple – et ne devront plus faire face à des droits de douane élevés. «Ce secteur a toujours été présenté comme un gagnant : on parle d’un démantèlement de droits de douane de 27% et d’une simplification des procédures administratives», indiquait début novembre une source à la DG Agri.

À côté des authentiques gagnants, il y a ceux qui ont pu être présentés comme tels mais le nient catégoriquement. C’est le cas de Tereos, l’un des champions mondiaux du sucre, très présent au Brésil en sus de son activité historique en Hexagone. Son directeur général Olivier Leducq a pris position contre l’accord, dénonçant les impacts pour la filière française de la betterave, en raison des écarts trop importants dans les conditions de production par rapport à celles de la canne à sucre. L’accord prévoit un contingent de 190000 tonnes de sucre à droit nul et de 650 000 tonnes d’éthanol à droit nul ou réduit. « Les quotas de sucre concernent le Nordeste, une région dans laquelle Tereos n’opère pas. Nos productions brésiliennes, en sucre et éthanol, servent le marché mondial, pas le marché européen. Aujourd’hui, le marché européen du sucre s’est effondré, ajouter de nouveaux volumes viendra fragiliser les producteurs », indique-t-on du côté de l’entreprise. Le reste de la filière s’est clairement positionné contre l’accord, comme le concurrent national Cristal Union.

Dans l’automobile, une période transitoire de 15 ans

L’automobile, grande gagnante du Mercosur ? Sur le papier, il n’y a pas débat. Les droits de douane de 35% sur les voitures seront progressivement réduits sur dix-huit ans. « Mais dès l'entrée en vigueur de l'accord, l'Union européenne a obtenu qu'ils soient baissés à 25% pour les véhicules électriques. Cela constitue un avantage par rapport aux véhicules chinois pour les exportations européennes», argumente-t-on à la Commission européenne. Ceux de 14 à 18% sur les pièces détachées devraient disparaître au bout de dix ans. De quoi doper les exportations de véhicules vers le Brésil ou l’Argentine, notamment pour les constructeurs allemands ? Ce discours revient comme une ritournelle sur les plateaux de télévision. Mais, en réalité, difficile de trouver des industriels qui s’en frottent les mains. L’Usine Nouvelle a sondé de multiples grandes entreprises européennes du secteur. Aucune n’a souhaité se prononcer publiquement sur le bien-fondé de cet accord controversé, ne sachant par ailleurs pas très bien ce qu’il pourrait leur apporter.

Sauf exception, les grands constructeurs et équipementiers automobiles sont déjà implantés industriellement dans chacune des régions du monde où ils opèrent. Ils préfèrent généralement produire les pièces onéreuses et à forte valeur ajoutée directement sur leur lieu de consommation final, ou à proximité directe (en privilégiant les pays à faibles coûts de main d’œuvre). Sollicitée, la Fiev, le syndicat professionnel des équipementiers automobiles en France, n’a pas souhaité s’exprimer. Son équivalent européen, le Clepa, a toutefois appelé à une conclusion rapide de l’accord de libre-échange. En novembre, il s’est joint à des dizaines d’associations d'entreprises de part et d’autre de l’Atlantique pour rappeler que le traité «peut contribuer à atténuer les défis posés par l'instabilité géopolitique et les perturbations de la chaîne d'approvisionnement».

Pierre-Henri Girard Claudon, Antoine Vermeersch et Solène Davesne

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