Entretien

«Les entreprises restent bienvenues à Polytechnique», selon sa directrice générale Laura Chaubard

Laura Chaubard, la première femme à diriger l’X, a fait évoluer la formation pour répondre aux enjeux de transition et de souveraineté. Elle mise sur les échanges avec les industriels pour la recherche.

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Laura Chaubard directrice générale de Polytechnique
Laura Chaubard, directrice generale de Polytechnique, répond aux questions de L'Usine Nouvelle.

L'Usine Nouvelle - Vous êtes la première femme à diriger Polytechnique. Est-ce un bouleversement ou une situation normale en 2024 ?

Laura Chaubard - C’est une évolution qui vient de loin. Pour diriger cette école, il faut être officier général et avoir un appétit pour les sciences. Anne Chopinet a été la première femme admise à l’X, en 1972, et il a fallu attendre 1976 pour la première femme officier général. Elles ont ouvert la voie et c’est ce qui fait qu’il y a un vivier de femmes aujourd’hui. L’ampleur des réactions à ma nomination, la plupart positives, prouve que c’est tout de même un véritable changement.

Pensez-vous qu’à compétences égales, le fait d’être une femme a joué en votre faveur ?

Il faudrait le demander au ministre des Armées qui m’a choisie. Ayant évolué toute ma carrière dans des environnements à forte majorité masculine, je dirais que cela peut être porteur, car en tant que femme on est plus visible, plus exposée aussi, pour le meilleur ou pour le pire. Cela peut créer des opportunités… ou des atteintes sexistes graves, ce qui n’a pas été mon cas.

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Il y a davantage d’hommes dans les parcours scientifiques. Comment changer cela ?

Je nuancerais : dans les sciences du vivant, le médical, les femmes sont majoritaires. En France, il existe une séparation un peu artificielle entre les sciences du vivant et les sciences de type maths-physiques. Et, malheureusement, elle correspond à un clivage entre filles et garçons. Mais si l’on regarde le verre à moitié plein, il y a deux fois plus de femmes dans les parcours d’ingénieurs qu’il y a vingt-cinq ans.

Dans ma promotion, à l’X, nous étions 10%. Aujourd’hui, elles sont 20%. Et, surtout, des générations de femmes ingénieures ont émergé, avec des mères ingénieures, et même des grands-mères ingénieures. On sait qu’avoir une mère scientifique est un facteur très influent dans l’orientation.

Et le verre à moitié vide ?

Cela ne progresse pas assez vite. Malgré une prise de conscience massive et des actions des acteurs de l’enseignement – Polytechnique ne m’a pas attendue pour aller dans les collèges, lycées, faire du tutorat, du mentorat –, les chiffres sont têtus. On se bat contre des biais sociétaux plus forts que nos initiatives. Il faut réussir à mieux comprendre ces biais et savoir à quel moment ils se nouent. Une étude de l’Institut des politiques publiques montre que si, lors de l’orientation de jeunes de milieux modestes, on leur fait part des choix d’élèves plus favorisés qui ont les mêmes notes qu’eux, ils se positionnent plus fortement sur des filières d’excellence. Cela veut dire qu’avec des actions qui ne coûtent pas cher et assez tardives, on peut influer sur les parcours de jeunes vers des filières scientifiques et d’excellence. Beaucoup de données sont disponibles à l’Éducation nationale grâce à ParcourSup et Pronote, et nous avons de bons économètres à l’École polytechnique et à l’Ensae Paris. Je souhaite donc que l’on crée un observatoire des inégalités dans l’éducation pour les exploiter. Polytechnique doit produire de la connaissance pour faire des propositions.

Que pensez-vous des quotas de filles en prépa et dans les écoles d’ingénieurs ?

À Polytechnique, nous avons 20% de candidates, 20% d’admises. Donc un quota n’aurait pas grand sens. Il faut remonter d’un cran : en prépa. Ces formations publiques coûtent cher, l’État est légitime pour choisir sur qui il veut mettre son argent. Est-ce l’idée absolue avec effet immédiat ? Ce n’est pas sûr. Mais cela peut constituer un signal fort et il faut agir pour la diversité de genre ou sociale dans les classes prépa.

Une discrimination positive ne risque-t-elle pas de faire baisser le niveau ?

Je crois que cet argument a été tellement utilisé dans tant d’autres situations pour ne pas faire entrer les femmes dans certains cercles qu’il est difficilement audible aujourd’hui. La diversité permet de s’ouvrir à de nouvelles compétences, différentes de celles qui sont optimisées dans les prépas.

Le ministre des Armées a annoncé la création d’une agence d’IA à Polytechnique. Comment se positionne la France sur cette technologie ?

Nous avons de nombreux atouts, et surtout celui des cerveaux. Même pour les générations dont je fais partie, qui n’ont pas eu de cours d’IA, le socle mathématique fort de notre enseignement des sciences permet d’exceller dans ce secteur. Dans les meilleures équipes mondiales, dans les start-up prometteuses, on retrouve des Français et des polytechniciens. Le monde politique et économique a désormais pris conscience – c’était déjà le cas des scientifiques – du fait que cette technologie va transformer l’ensemble de la société, comme l’informatique et l’internet l’ont fait en leur temps. C’est une chance pour la France.

Comment cette action transformatrice se traduit-elle dans l’industrie ?

Beaucoup d’industries utilisent déjà la donnée pour se transformer et organiser leur production. L’IA va accélérer énormément certaines tâches comme le développement de logiciels, optimiser des process de production et permettre de créer des boucles automatiques de rétroaction entre la donnée client et la donnée de conception. C’est déjà à l’œuvre et cela va s’accélérer. Nous n’avons pas beaucoup de champions du numérique en France, mais Dassault Systèmes, par exemple, est au cœur de toutes les industries et possède des données de conception de toute la production industrielle mondiale. C’est un atout d’implantation de l’IA dans l’industrie.

L’IA fait-elle évoluer vos enseignements ?

Oui, car si l’X et l’Institut polytechnique de Paris ont déjà fait leurs preuves sur la formation de spécialistes qui vont fabriquer l’intelligence artificielle de demain, aujourd’hui, nous mettons en place un socle de formation pour tous les ingénieurs. Qu’ils se destinent à la chimie, la santé, ils doivent avoir manipulé ces technologies par apprentissage pour les utiliser et évaluer leurs opportunités et leurs risques. Cela doit faire partie de leur sac à dos, tout comme la programmation informatique. Le deuxième axe, c’est la formation continue afin de préparer la génération actuelle des dirigeants qui, pour beaucoup, n’ont pas d’appréhension concrète de ce qu’est l’IA. Il est essentiel de comprendre comment fonctionnent ces technologies pour prendre des décisions éclairées.

Voyez-vous une différence entre l’IA civile et militaire ?

Oui, car tout ce qui touche au système d’armes impose des contraintes de fiabilité, de confiance, mais aussi de compacité et de frugalité. ChatGPT, par exemple, est un monstre, un modèle qui dépasse la taille des données qu’il a ingérées. Si l’on veut exploiter le potentiel de l’IA embarquée dans des véhicules, des robots, il faut travailler avec des modèles beaucoup plus compacts et robustes que les LLM [grands modèles de langage, ndlr] que connaît le grand public.

Quelles sont les carrières qui motivent les jeunes polytechniciens aujourd’hui ?

Je remarque une préoccupation très forte sur les transitions environnementales et sociétales. Il y a beaucoup d’intérêt pour la transition énergétique, le nucléaire, celui d’aujourd’hui et de demain avec la fusion, et une sensibilité aux enjeux de souveraineté. Grâce à la grande proximité de l’école avec les armées, les élèves sont conscients du fait que certaines technologies, comme l’IA, la cyber et le quantique, ont la capacité d’infléchir les équilibres géopolitiques.

Comment faites-vous évoluer vos enseignements pour coller à ces préoccupations ?

Cette année, nous allons inaugurer deux cours obligatoires. L’un, « Engineering sustainability », associe sept départements et est coordonné par Céline Guivarch, membre du Haut Conseil pour le climat. Il apportera une vision systémique des enjeux de la transition et de ce que l’ingénieur peut apporter. Chaque département va y contribuer. Celui de mécanique, par exemple, qui travaille sur les matériaux, montrera comment appréhender le cycle de vie des matériaux, les substituer… Notre ADN, c’est notre foi dans la démarche scientifique. Bien sûr, la solution ne sera pas que scientifique, mais on doit lutter contre un rejet de la science un peu simpliste et toxique pour les ingénieurs. L’autre cours s’appelle « Équilibres mondiaux : enjeux de défense et souveraineté ». Il abordera l’infléchissement des équilibres mondiaux politiques, technologiques et militaires. Ces cours visent à donner du sens et font écho aux sujets de transition et de souveraineté. Ils ne se substituent pas pour autant aux enseignements disciplinaires, qui restent clés.

Que peut apporter Polytechnique aux entreprises ? L’échec de l’implantation de TotalEnergies et LVMH sur votre site a montré qu’elles n’étaient pas toujours les bienvenues. Est-ce une réalité ?

Les entreprises restent bienvenues. Je déplore ces deux échecs, mais on ne peut pas parler de rejet des entreprises. Il y a eu une petite minorité d’élèves très revendicatifs, mais nous continuons à mener des projets de recherche avec Total­Energies et LVMH. Il existe deux marqueurs forts dans cette école : d’un côté le lien avec l’État, le service de la nation, et de l’autre la proximité avec le monde de l’entreprise. Je suis convaincue que l’une des missions de la recherche publique est d’alimenter les usages du monde économique. D’autant que les entreprises françaises et européennes, qu’elles soient privées ou publiques, sont des acteurs de notre souveraineté.

Quelle est la part des entreprises dans le financement de la recherche de l’école ?

Aujourd’hui, c’est moins de 10 %. Ce sont des ressources appréciables, mais ce qui nous intéresse avant tout, c’est la surface de contact avec les entreprises. Cela rend la recherche plus pragmatique, orientée. Et je ne dis pas plus « appliquée », car le propre de l’X, c’est la recherche fondamentale. Mais sur nombre de technologies critiques, la boucle recherche fondamentale-applications est de plus en plus courte. Des start-up se créent sur l’intrication quantique alors qu’il y a quelques années, c’était un sujet de recherche fondamentale.

Couv 3729

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3729 - Avril 2024

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