"C’est bien beau, de revenir au travail, encore faut-il qu’il y ait du travail…" Antoine Frérot, PDG de Veolia, interpelle la ministre du Travail, le 4 mai, lors d’une vidéoconférence organisée par le cabinet de conseil en ressources humaines LHH (groupe Adecco). Avec trois autres dirigeants de grandes entreprises ou start-up françaises, il s’interroge sur les conditions de la reprise du travail.
Lever le flou sur les responsabilités juridiques
Le souci de Veolia, dont 20 000 salariés ont continué à travailler pendant le confinement ? Les chantiers ne redémarrent pas. "Les travaux d’assainissement sont décidés par des décideurs publics qui ont peur, surtout juridiquement, d’ordonner la réouverture des chantiers. Il est nécessaire de les rassurer", réclame Antoine Frérot. Les chantiers de Veolia sont à l’arrêt à 70% en France, à 50% en Italie, à 15% en Allemagne, indique le dirigeant, qui explique ces différences par l’inquiétude des décideurs publics.
Muriel Pénicaud déplore également cette attitude, en France, du secteur du BTP, "une exception en Europe", estime-t-elle. Selon la ministre du Travail, 85% de l’activité du bâtiment est à l’arrêt, et "93% de ses salariés sont payés par l’Etat". "Quand tout un secteur s’est mis à l’arrêt, c’est encore plus difficile de reprendre. Il faut prendre le risque entrepreneurial !" enjoint-elle aux entreprises du BTP. Pour la ministre du Travail, la moindre prise en charge de l’activité partielle par l’Etat, à compter du 1er juin, et l’augmentation du reste à charge pour l’entreprise, est "une sorte d’incitation pour l’entreprise à reprendre le travail. Il y a aussi une certaine peur des employeurs", reconnaît-elle.
Retrouver des gains de productivité
"Comment, dans les mois qui viennent, assurer qualité, santé, sécurité, et revenir à des gains de productivité, indispensables à notre activité ?" s’interroge le PDG de Valeo, Jacques Aschenbroich. Pendant la crise, 10 000 salariés sur les 50 000 de Valeo en Europe ont continué à travailler. Le PDG reconnaît, dans la phase de reprise qui s’amorce, "une perte de productivité" dans les usines, "en écartant les collaborateurs, en réduisant le nombre de réunions… Il faudra la retrouver."
Parmi les inconnues du dirigeant: les conséquences de la pratique massive du télétravail (30 000 salariés de Valeo dans le monde au plus fort de la crise). "Est-ce que cette crise va nous permettre d’économiser des mètres carrés ou est-ce que ce sera une évolution à la marge ? Il est trop tôt pour le dire, mais c’est une réflexion que nous avons engagée."
Muriel Pénicaud rappelle l’importance de préparer les managers au déconfinement. "Le respect des règles sanitaires relève aussi de l’organisation du travail. Avoir moins de personnes au même endroit en même temps, demande une modification du temps de travail et une adaptation des postes. On va vivre avec le virus un certain temps, il faut quelque chose qui tienne la distance…"
Le patron de Valeo aimerait que les industriels français aient la même visibilité que les allemands, jusqu'à plusieurs trimestres. La ministre du Travail lui rétorque que "la visibilité, ce n'est pas que l'Etat qui la donne, mais aussi le marché". Selon elle, il faut que les industriels français apprennent à redémarrer ensemble, comme le font très bien les Allemands. "L'Allemagne a une culture industrielle plus collective, ça bouge en France, mais cela doit être l'occasion pour les filières industrielles d'aller un pas en avant sur la réflexion stratégique par filière".
Reconnaître les métiers "essentiels", en première ligne
"La balle est dans votre camp ! Ce n’est pas l’Etat qui va augmenter les salaires !", répond la ministre du Travail à Denis Machuel, directeur général de Sodexo, qui lui demandait "comment valoriser les métiers longtemps dévalorisés ?" Muriel Pénicaud renvoie la question aux branches, notamment, les incitant à revaloriser les salaires, à revoir les perspectives d’évolution. Le pire, selon elle, serait de se contenter de "bonnes paroles". "Vu le nombre de femmes dans les premières lignes", elle se dit prête à "compléter" l’index de l’égalité professionnelle entre femmes et hommes, "s’il le faut". Pour introduire de nouveaux critères permettant de mesurer la valorisation de ces métiers ?
Chez Sodexo, la moitié de l’entreprise est complètement à l’arrêt, celle qui travaillait pour les écoles, les universités, quand l’autre moitié, en première ligne, est "en tension", indique le dirigeant. Denis Machuel suggère une piste, pour valoriser les métiers dévalorisés : en passer par les critères auxquels une entreprise devra répondre pour remporter des appels d’offre publics.
Consolider le statut des travailleurs des plateformes
Dirigeante de Frichti, start-up de livraison de repas et de courses, Julia Bijaoui réclame à la ministre du Travail un cadre juridique et fiscal "pour un modèle d’indépendance à la française". "La crise montre à quel point les filets de sécurité sont nécessaires, lui répond Muriel Pénicaud, et ils ne sont pas assez robustes" pour les travailleurs des plateformes. Le sujet est toujours sur l’agenda européen, mais a pris du retard, concède-t-elle.
Point commun entre ces dirigeants : tous remercient le gouvernement pour l’effort consenti sur le chômage partiel, qui les a réellement aidés à passer la vague. "61% du PIB, en France, est consacré à des dépenses publiques. Ce n’est pas une solution durable, martèle la ministre du Travail. La reprise devient absolument essentielle. Il faut y aller…"



