Enquête

Le nouveau visage des ouvriers

Les ouvriers ont changé, leur travail aussi. De l’agroalimentaire à la logistique, des fonderies aux usines robotisées, L’Usine Nouvelle leur donne la parole pour mieux comprendre les évolutions de leurs métiers et de leurs conditions de travail.

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Yaniss Craspay prépare un bac pro de technicien d’usinage dans un lieu de formation créé par Safran Helicopter Engines.

Radieux, Yaniss Craspay, 16 ans, virevolte d’une fraiseuse à l’autre. Comme un poisson dans l’eau dans l’atelier lumineux de CAMI Aéro, le lycéen en bac pro décrit le fonctionnement de chaque machine d’usinage. Ce lieu de formation, ouvert par Safran Helicopter Engines en septembre, jouxte son usine de Bordes, dans les Pyrénées-Atlantiques. Les deux bâtiments partagent une vue spectaculaire sur les Pyrénées. «J’avais de la famille dans l’aéronautique, j’ai regardé quelques vidéos sur le métier d’usineur et ça m’a intéressé, raconte le jeune homme. Être précis sur les cotes, fabriquer des pièces, mélanger travail manuel et machines numériques... Travailler à l’usine ne me fait pas peur. Au moins, on n’est pas dehors, à la chaleur.» Un enthousiasme que l’industrie aime mettre en vitrine, pour valoriser les métiers ouvriers dont elle a si grand besoin.

Ouvrier... Un mot en voie de disparition. Vu comme «péjoratif» par un professionnel de la communication, «d’un autre temps» par un recruteur. L’industrie préfère les appeler compagnons dans l’aéronautique, artisans dans les usines du luxe, opérateurs le plus souvent. Un glissement sémantique destiné à chasser l’image négative du travailleur penché sur sa ligne de montage, exposé au bruit et aux cadences infernales. A-t-elle vraiment disparu ? Comment les ouvriers travaillent-ils aujourd’hui ? Qui sont-ils ? La fin des citadelles ouvrières, ces usines de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs, les a rendus moins visibles dans la société, peu représentés dans les instances démocratiques, peu entendus. Les professionnels de l’industrie croient les connaître mais n’en ont le plus souvent qu’une vision parcellaire, celle de leur secteur, voire de leur usine.

Si cette catégorie de travailleurs est moins visible, c’est notamment parce que ses effectifs ont fondu. Ils ne représentent plus, en France, que 18,6% des emplois, contre 30% dans les années 1980. Autre évolution spectaculaire : ils ne se trouvent plus là où on les imagine. «C’est le phénomène le plus important des vingt-cinq dernières années, les ouvriers ne travaillent plus majoritairement dans les usines, mais dans la construction, la logistique, les transports», analyse Lucas Tranchant, sociologue du travail, maître de conférences à l’université Paris 8 de Vincennes-Saint-Denis. Selon l’Insee, un tiers seulement d’entre eux exercent un métier de type industriel. Ce sont surtout les effectifs des travailleurs non qualifiés de l’industrie qui ont diminué.

Dans le même temps, ceux de la logistique et des transports ont fortement augmenté, sous l’effet des délocalisations et du développement de la sous-traitance, qui ont démultiplié les transports de biens. «Les entrepôts ont remplacé les usines parce qu’il faut bien acheminer ce qui est fabriqué ailleurs, poursuit le chercheur. L’ouvrier ne produit plus des marchandises, il les déplace.» Selon ses calculs, 991000 personnes travaillaient dans ces métiers en 2016, soit 30% de plus qu’en 1982. Mais ce sont les ouvriers du traitement des déchets qui, en volume, ont le plus augmenté dans cette période (+167000). La transition écologique, ce sont aussi ces métiers du tri. Dans ces deux nouveaux secteurs, les ouvriers sont plus représentés dans les effectifs que dans l’industrie : ils occupent 80 % des postes dans la logistique, 64% dans le recyclage, contre 37% dans l’industrie.

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En dehors de ces évolutions sectorielles, le portrait-robot de l’ouvrier a peu changé : c’est un homme à 80%, comme dans les années 1980. On retrouve les femmes surtout dans les métiers non qualifiés du nettoyage, du tri, de l’emballage, de l’expédition. Élodie [le prénom a été modifié], 25 ans, a travaillé plusieurs étés comme intérimaire dans une usine de saucissons lorsqu’elle était étudiante. «Le conditionnement, c’est hyperpénible, plus que l’embossage [remplissage des boyaux avec la viande, ndlr], même s’il ne fait pas froid. Tu restes debout toute la journée, parce que si tu t’assieds, tu n’arrives pas à suivre le rythme des tapis, très soutenu. Et il y a tellement de machines que c’est hyper bruyant, on a l’impression qu’il y a 30 tracteurs dans la pièce.» Côté âge, l’ouvrier de 2023 est un peu plus vieux que celui d’autrefois. Surtout dans l’industrie. «Il y a un vieillissement du monde ouvrier industriel, parce qu’il y a eu peu de renouvellements, explique Lucas Tranchant. A contrario, les emplois nouvellement créés dans la logistique sont occupés par des jeunes.»

Une sécurité nettement améliorée

Les conditions de travail ont évolué. «Ce n’est plus Zola !», rabâchent à longueur d’année les chefs d’entreprise de l’industrie. Les témoignages des travailleurs racontent parfois autre chose. Tous, unanimes, reconnaissent que la sécurité s’est nettement améliorée. «L’automatisation a sauvé pas mal de mains», témoigne Jérôme Boussard, le délégué central CGT de Stellantis. Le local dans lequel il reçoit, au rez-de-chaussée de la Maison des syndicats d’Audincourt, à quelques kilomètres du vaisseau amiral de Sochaux (Doubs), accueille une forêt de drapeaux de cette confédération interprofessionnelle. Au mur, des dessins évoquent les grandes grèves, dont celle de 1989. «Il y a eu un mort sur la presse sur laquelle je travaillais, poursuit l’ouvrier de 45 ans, dont plus de vingt ans chez Peugeot. Ça fait un choc, on se dit que cela aurait pu nous arriver. La direction a tout réorganisé pour qu’on ne soit plus dans des situations dangereuses.»

Gwenaëlle Laborde, la responsable des emplois aéronautiques d’Adecco à Bordeaux, estime, elle aussi, que « d’un point de vue de la sécurité, les entreprises se sont transformées, elles ont adapté les postes de travail ; il y a une vraie exigence quant au port des EPI, les équipements de protection individuelle, et il n’est pas rare de voir un salarié licencié s’il ne les porte pas». Les intérimaires des constructeurs automobiles sont protégés comme les autres, assurent plusieurs salariés du secteur. Mais dans la construction navale, les travailleurs détachés des sous-traitants sont moins bien équipés que ceux des Chantiers de l’Atlantique, témoigne Pauline Seiller, une chercheuse qui les a étudiés.

Fonderies de Sougland Pascal Guittet
Fonderies de Sougland Fonderies de Sougland (Pascal Guittet)

Aux Fonderies de Sougland, à Saint-Michel dans l’Aisne, les salariés les plus exposés aux poussières portent des masques à ventilation assistée. Le fond de l’air reste chargé en particules, l’usine, noire, les fours, chauds... «Oui, c’est un métier difficile, mais je le conseillerais aux jeunes, témoigne Davy Botte, fondeur. Il ne faut pas avoir peur de se salir les mains, mais tu apprends chaque jour quelque chose, tu fabriques de belles pièces. Et l’ambiance est sympa.» Sans celle-ci, un jeune fabricant de moules, en CDI depuis sept mois, ne serait peut-être pas resté, affirme-t-il.

Autre évolution positive, côté conditions de travail : les machines portent toujours plus de charges à la place des humains. Surtout les très lourdes. Restent celles de poids moyen. Élodie a dû aider une femme de 58 ans à déplacer les «perches» de saucisson, qui pèsent 6 à 7 kg et «sont portées à bout de bras». Dans la logistique, si chaque colis paraît léger, à la fin de la journée, les opérateurs peuvent avoir déplacé, à la main, plusieurs tonnes de marchandises. «Parfois, tu as deux heures pour manipuler une commande de 4 tonnes», témoigne un jeune retraité du site de pièces détachées de Stellantis, à Vesoul (Haute-Saône).

Au fil des décennies, les accidents du travail et maladies professionnelles des ouvriers ont diminué. Mais ils restent la catégorie socioprofessionnelle la plus touchée. À ces pénibilités physiques s’ajoutent de plus en plus souvent des pénibilités mentales. Comme les cadres, ils sont touchés par les burn-out. Élodie se souvient «du stress de ne pas respecter la cadence imposée par la machine». Rencontrée il y a plus d’un an sur une chaîne de Renault, une jeune femme arrivée depuis peu était contente de son nouveau métier. Mais le plus dur, pour elle, était «la vitesse avec laquelle il faut travailler»«La contrainte peut être imposée par une chaîne ou un tapis roulant, mais ce qui augmente le plus, c’est le travail prescrit, par une machine notamment, détaille Lucas Tranchant. Dans la logistique, c’est un algorithme qui répartit le travail entre les salariés, leur dit quelle tâche accomplir, en combien de temps. Mais il ne faut pas oublier que derrière ces ordres, les choix sont faits par les managers.» Que certains salariés ne croisent même plus...

Les machines ne vont pas remplacer les ouvriers, sont convaincus les sociologues. Il faudra donc en trouver. Selon l’ancien ministre de l’Industrie, Roland Lescure, dans les dix ans à venir 1,3 million d’emplois seront à pourvoir dans l’industrie. La métallurgie, qui emploie 37% d’ouvriers, a chiffré ses besoins à 200000 recrutements d’ici à 2035. «C’est contre-intuitif quand on voit leur nombre diminuer, mais les plus gros besoins en recrutements de l’industrie portent toujours sur ces métiers, la dynamique ne se tarit pas quand on se projette à dix ans», appuie Fabien Boisbras, le responsable de l’Observatoire Opco 2i. Cela fait beaucoup de jeunes à convaincre d’embrasser ces carrières.

Un management à repenser

Améliorer les salaires mais également les conditions de travail fait partie des changements à mettre en œuvre pour les attirer. Plusieurs sociologues l’ont démontré : au travail, les nouvelles générations sont plus attentives à leurs corps que les anciennes. Les jeunes respectent plus le port des EPI et refusent les conditions de travail difficiles. «Certains jeunes intérimaires ne revenaient même pas le deuxième jour», témoigne encore Élodie. Un chercheur raconte qu’aucun jeune d’un bassin d’emploi n’accepte de travailler dans une entreprise locale de la volaille, même en intérim, tant les conditions de travail y sont dégradées. Autre piste d’amélioration : le management, négligé dans les usines. Comme tous les salariés, les ouvriers ont besoin de donner du sens à leur travail. François Pellerin, chercheur associé à Mines ParisTech, en est persuadé : «Le management français est imprégné du modèle hiérarchique et taylorien. Cela explique pourquoi le lean s’est planté magistralement au début des années 2000 en France. Les consultants avaient un chronomètre à la main, quand au Japon, on pense Kaizen, amélioration continue, discussion en groupes...» L’ingénieur et docteur ès sciences préconise de «remettre de l’autonomie et de la responsabilité dans les usines», soulignant que «les évolutions de carrière sont extrêmement limitées pour les ouvriers, si vous ne changez pas le contenu de leur travail, vous les laissez dans un état de non-motivation».

Depuis une dizaine d’années, Martin Technologies a mis en place un management responsabilisant pour sa centaine de salariés dont la moitié travaille en production. Son directeur général, Laurent Bizien, n’a aucun mal à recruter. «C’est sans commune mesure avec la période d’avant. La moitié du processus de recrutement porte sur l’adhésion à cette culture managériale. Cela donne des profils qui ont beaucoup d’envies, même s’ils ne maîtrisent pas les métiers. Le niveau d’engagement de nos ouvriers est tel que ce sont eux qui forment les nouveaux. Si l’on recrute, c’est parce qu’ils l’ont demandé !» Et si les employeurs repensaient enfin leur management pour rendre attractifs leurs métiers de production ?

À Bordes, Yaniss deviendra «technicien d’usinage», un métier ouvrier, dans moins de deux ans. Sauf s’il continue les études. «Avec un BTS, ou une spécialisation, je pourrai devenir technicien, rester en production, mais encadrer des équipes.» Un ouvrier perdu pour l’industrie, mais un technicien gagné. L’industrie en a aussi besoin.

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Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025

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