Etude

Le monde ouvrier, grand laissé-pour-compte de la satisfaction au travail

Une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications met en avant une insatisfaction au travail d’une part importante de la population ouvrière. La pénibilité des emplois pourrait expliquer le mal-être plus important chez ces travailleurs que parmi les autres professions.

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Ouvrier Soudure
La pénibilité est un important facteur d'insatisfaction au travail.

De nombreuses études le montrent : la question du salaire est généralement la priorité numéro un des salariés quand il s’agit d’évoquer l’attractivité des entreprises. Ce n’est pas une surprise. « Le revenu contribue significativement à la satisfaction dans la vie », rappelle auprès de L’Usine Nouvelle Mathieu Perona, le directeur exécutif de l’Observatoire du bien-être, une des activités du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap).

Pourtant, « l’échelle de salaire ne reflète que très imparfaitement la satisfaction liée aux différentes professions », souligne l’économiste dans une note publiée en juin. Celle-ci montre que les professions intermédiaires des entreprises sont par exemple bien moins satisfaites au travail que les professions intermédiaires de la fonction publique, alors que les revenus disponibles moyens de ces ménages sont très proches. « Fondamentalement, le travail effectué n’est pas très différent entre ces deux catégories. Mais le sens au travail n’est peut-être pas le même », suppute Mathieu Perona. Son étude exploite sur la période 2010-2020 des statistiques d’une enquête de l’Insee menée chaque année auprès de 10 000 ménages environ. Très détaillée sur les ressources de ces ménages, elle contient aussi des données sur le bien-être subjectif, comme la satisfaction au travail.

Les ouvriers non qualifiés sont mal lotis

La note du Cepremap est formelle : une « très large part du monde ouvrier [est] touchée par une grande insatisfaction au travail ». « C’est un des points clés de l’étude, confirme le directeur. On note un vrai mal-être du monde ouvrier. Cela concerne l’industrie en général et les ouvriers non qualifiés en particulier. » Parmi les nombreuses professions étudiées, ce sont en effet les ouvriers non qualifiés de l’industrie qui affichent le plus bas niveau de satisfaction vis-à-vis du travail, avec un score de 6,8 sur une échelle de 0 à 10. L’économiste, qui travaille actuellement sur d’autres études intégrant des données jusqu’à 2023, assure qu’il constate toujours une telle insatisfaction chez les ouvriers, même après la pandémie de Covid-19.

Le monde ouvrier compris au sens large est lui-même hétérogène. La note indique par exemple que les ouvriers qualifiés de l’industrie « sont plus proches des ouvriers non qualifiés de l’artisanat », avec une satisfaction au travail basse, « que des ouvriers qualifiés de l’artisanat ou des ouvriers agricoles » pour lesquels la satisfaction au travail est respectivement moyenne ou supérieure à la moyenne.

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La pénibilité, un facteur d'insatisfaction

En neutralisant l’effet revenu et d’autres éléments pouvant avoir un impact sur la satisfaction (âge, nombre d’heures travaillées…), « l’insatisfaction vis-à-vis du travail du monde ouvrier est plus saillante » encore, précise la note. Celle-ci propose même de calculer un « équivalent monétaire » de la satisfaction moyenne dans la vie, au-delà de ce qui est attribuable au revenu. « La pénalité chez les ouvriers non qualifiés de l’industrie a pour équivalent monétaire une réduction de 16 500 euros, alors que le revenu annuel moyen de leur ménage est de 34 000 euros », indique le document. La pénalité est donc équivalente à 50% du revenu, ce qui laisse penser que « la rémunération ne compense pas les facteurs d’insatisfaction […] propres à cette catégorie. » A l'inverse, les professeurs, plutôt satisfaits de leur vie, « touchent » un équivalent monétaire de 20 000 euros environ.

La pénibilité de l’emploi est citée comme une raison vraisemblable de ce mal-être ouvrier. Dans son rapport 2020 sur le bien-être en France, le Cepremap identifiait le travail répétitif, l’exposition à des produits toxiques ou dangereux, le travail physique et le travail de nuit comme des facteurs d’insatisfaction au travail. Or, les ouvriers sont surreprésentés, par rapport aux professions intermédiaires, aux employés et aux cadres sur ces dimensions, parmi les populations exposées à ces pénibilités. En prenant en compte la pression psychologique, un cadre sur deux est exposé au moins à une dimension de la pénibilité, mais toujours huit ouvriers sur dix.

Réinterroger la formation et la progression des carrières

« Au regard de la pénibilité du travail, les salaires des ouvriers ne semblent pas suffisamment élevés », considère Mathieu Perona. L’économiste soulève par ailleurs le problème de la sécurité au travail, alors que la France fait figure de mauvaise élève sur ce sujet à l’échelle européenne. Il se questionne également sur le niveau de qualification, les opportunités de formation et les chances de progression dans la carrière des ouvriers : une étude du Cepremap de 2017 faisait état de politiques économiques ayant soutenu le développement d’emplois plus flexibles et à plus faible coût en France, conduisant à dégrader la qualité de l’emploi.

Au-delà du cas des ouvriers, la satisfaction moyenne au travail des cadres d’entreprise et des ingénieurs apparaît par ailleurs bien plus faible que celle des cadres de la fonction publique. « Les métiers de vocation tirent la satisfaction moyenne au travail vers le haut, déclare Mathieu Perona. Je fais référence aux enseignants, aux cadres de la fonction publique, aux artisans… » De quoi, selon l’économiste, relativiser le discours sur la raison d’être ou la mission des entreprises, censées donner du sens au travail.

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