Le financement du rachat de Valdunes, l'inconnue du projet d'Europlasma

L'offre d'Europlasma pour la reprise de Valdunes a été retenue par le Tribunal de commerce de Lille le 20 mars. Mais les capacités financières de l'entreprise, engagée dans une frénésie de rachats d'entreprises en difficulté, inquiètent. 

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Valdunes Roland Lescure
Roland Lescure, alors ministre délégué à l'Industrie, en visite dans une usine de Valdunes.

Comment Europlasma financera-t-il la reprise de Valdunes ? Alors que son offre rachat du fabricant de roues a été retenue par le Tribunal de commerce de Lille mercredi 20 mars, le groupe va devoir mettre sur la table 15 millions d’euros de fonds propres. Mais des doutes demeurent sur la capacité du groupe bordelais à concrétiser cet apport d’argent frais, indispensable pour financer les investissements nécessaires à la relance des deux usines de Valdunes, dans le Nord. Elle est pourtant une condition pour que l’Etat apporte de son côté 15 millions d’euros en prêts, tandis que les collectivités locales et la région doivent abonder le projet à hauteur de 5 millions d’euros supplémentaires.

Europlasma reste dans une situation financière fragile. Au premier semestre 2023, le groupe a encore dégagé 2,5 millions d’euros de perte nette, après 15 millions d’euros de perte en 2022 et 12 millions en 2021. Une situation qui ne l’a pas empêché de multiplier les acquisitions ces dernières années, avec le rachat notamment des forges de Tarbes en 2021 puis de l’ancienne usine Luxfer en 2022. Mais jusqu'à présent, le groupe n'a pas tenu toutes ses promesses d'investissement et de relance de ces outils industriels, comme le confirme l'enquête menée par L'Usine Nouvelle.

L'Etat se veut rassurant

Du côté de l’Etat, on balaye résolument ces inquiétudes sur la fragilité du repreneur. «Europlasma a fait une offre solide et leur projet est tout à fait crédible. Nous n’avons pas beaucoup d’inquiétude sur le fait que les investissements arrivent», assure un bon connaisseur du dossier dans les ministères. Les nombreuses discussions autour du projet de reprise depuis l’automne ont permis de lever les doutes sur la solidité des financements, juge-t-il. Pour sauver Valdunes, l’Etat n’entend de toute façon pas avancer d’argent public à fonds perdu. Les prêts publics seront décaissés par tranches progressives, à mesure que le repreneur obtiendra son financement. De quoi limiter le risque, sans pour autant laisser tomber un dossier «emblématique» et sur lequel la CGT a fait monter la pression sur le gouvernement.

La confiance de Bercy n’a pas levé les doutes de tous les acteurs financiers. Sollicité pour monter au capital du futur ensemble, la banque publique Bpifrance a préféré se tenir loin du dossier, opposant une fin de non-recevoir à une éventuelle prise de participation. Ces dernières semaines, des sources au fait du dossier ont alerté l'Etat sur le risque de perdre sa mise, pointant les doutes sur le mode de financement d’Europlasma, jugé fragile. «C’est une entreprise cotée qui fait des "equity line" dans une cavalerie très dangereuse. Tout cela risque de mal finir», pointe un expert de la place financière.

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Les Ocabsa, un outil de financement controversé

Sortie de redressement judiciaire en 2019, l’entreprise n’a – comme toutes les sociétés passées par la case tribunal de commerce – pas accès au crédit bancaire classique. Faute de financements classiques, elle a dû se tourner vers d’autres modes de financement, moins orthodoxes et plus controversés. Pour soutenir ses investissements, le groupe bordelais spécialisé dans les solutions de décarbonation et de traitement des déchets dangereux a multiplié ces dernières années les émissions d’obligations convertibles en actions avec bons de souscription (Ocabsa). Des financements débloqués par le fonds Alpha Blue Ocean, via son fonds Environnement performance financing. Installé à Dubaï et aux Bahamas et fondé par trois financiers français – Pierre Vannineuse, Hugo Pingray et Amaury Mamou-Mani – Alpha Blue Ocean est devenu l'un des principaux acteurs sur le marché français de ces opérations alternatives.

Ce mécanisme de financement pas répréhensible en soi, mais il est de plus en plus surveillé par l’Autorité des marchés financiers (AMF). De façon schématique, l’entreprise émet des obligations au profit d’un investisseur en échange de rentrées de cash immédiates. L’investisseur peut ensuite les convertir à un prix inférieur au cours de Bourse, puis, comme il n’a pas vocation à rester au capital, les revendre dans la foulée sur le marché. «C’est extrêmement risqué pour les petits porteurs», résume Johann Lissowski, un avocat spécialisé dans les procédures sur la diffusion de fausses informations par des entreprises cotées. Il défend une vingtaine de petits porteurs déterminés à lancer une procédure au civil contre le groupe bordelais.

Un capital de 1,9 milliard d'actions

Car à chaque opération, ceux-ci se trouvent dilués et le cours de Bourse s’effondre. Entre le 31 janvier et le 29 février, le capital d’Europlasma – entièrement au flottant – est ainsi passé de 1 milliard d’actions à 1,9 milliard d’actions, pour une valeur tombée à 0,001 euro. «Le risque ne pèse jamais sur la société qui ne rembourse pas ses obligations. L’investisseur prend lui aussi très peu de risques», pointe encore Johann Lissowski, qui critique un «système qui a été dévoyé». Depuis qu’Europlasma est sur les rails pour racheter Valdunes, les petits porteurs se déchaînent sur les forums des sites boursiers.

A vrai dire, Europlasma n’est pas la seule société à avoir eu recours aux Ocabsa. L’ancienne pépite de la navigation autonome Navya en a aussi usé, avant de faire faillite et d’être repris par le groupe Gaussin. Le fabricant d’éoliennes Vergnet les a aussi utilisés pour surmonter une passe difficile. Devant les plaintes en provenance d’épargnants, l’AMF multiplie les appels à la vigilance pour les petits porteurs face à ces modes de financement fortement dilutifs, mobilisés par des «sociétés qui n'ont plus accès à d'autres possibilités de financement en raison de leur situation financière dégradée ou de leurs perspectives insuffisantes».

L'autorité a contraint les entreprises qui y ont recours à avertir leurs investisseurs sur les risques financiers. Même si la marge de manœuvre de l’AMF est limitée face à des acteurs financiers offshore non régulés, les opérations d’Ocabsa se sont faites un peu moins nombreuses, depuis un an, sur la place de Paris. Pas forcément de quoi simplifier le futur financement d’Europlasma.

Retrouvez le premier volet de notre enquête en deux épisodes : Europlasma, champion des promesses non tenues

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