Son nouveau patron le sait, la SNCF traîne une réputation de tarifs trop chers et illisibles. Avec la crise sanitaire, cette mauvaise publicité ne peut plus durer. Devant les parlementaires, le PDG Jean-Pierre Farandou a annoncé un changement du logiciel tarifaire de l’entreprise. Pour compenser la chute des déplacements professionnels, les trains vont devoir séduire les clients occasionnels. Un public beaucoup plus sensible au prix que les salariés voyageant aux frais de leur entreprise. Au centre de ce chantier, il y a le yield management, une stratégie de marketing directement inspirée du transport aérien.
L’usager voyage-t-il pour le travail ? Réserve-t-il au dernier moment ? Le train risque-t-il d’être vite rempli ? Autant de questions qui influencent la valeur d’un billet dans un système de tarification dynamique. Les consommateurs n’apprécient pas toujours ces algorithmes. Et pour cause, toute la subtilité consiste à faire payer au client le montant maximum auquel il est prêt à consentir. Dans une étude, l’association 60 millions de consommateurs a constaté que le prix de certains trajets pouvait être multiplié par dix entre le tarif le plus bas et le plus haut. « Il faut que le système tarifaire soit transparent et encadré, que l’on sache quels sont les paramètres des logiciels. Cela, nous ne le connaissons jamais », regrette Bruno Gazeau, le président de la Fédération nationale des usagers des transports (Fnaut). « Nous ne sommes pas défavorables au yield management. Nous trouvons normal de payer moins cher quand le client s’y prend en avance », nuance-t-il.
De très secrets algorithmes
Lorsqu’elle s’est lancée dans le yield management, en 1993, la SNCF avait acheté le logiciel de la compagnie American Airlines. À l’époque, la Fnaut observait déjà avec méfiance l’utilisation de ce système par une entreprise publique. Depuis 1998, la SNCF développe en interne son système de tarification. Le logiciel a changé, mais le principe du prix dynamique perdure. « Le yield management permet une offre de prix la plus proche possible de la demande du voyageur. Il ne crée pas la demande, mais permet de mieux la répartir sur l’offre, de proposer plus de petits prix et de faire voyager un maximum de personnes », argumente un porte-parole de la SNCF.

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Laquelle reste discrète sur les coulisses de ses algorithmes. Spécialiste de l’économie ferroviaire, le sociologue Jean Finez [lire ci-dessous] décrivait en 2012 une équipe de 50 personnes installée dans un Centre d’optimisation commerciale à la Défense (Hauts-de-Seine), près de Paris. « Vous dire combien permet de dégager en plus le yield management, c’est une réponse que je ne vous donnerai pas. Je peux en revanche vous dire qu’il est communément admis que, grâce à ces techniques, les opérateurs peuvent augmenter leur revenu dans une échelle de 3 à 10 % », avait expliqué au chercheur le directeur du yield management de la SNCF.
Pour défendre cette approche, la SNCF assure que le yield management « est pratiqué par tous les acteurs du transport ». « Ce sont des stratégies internes des entreprises ferroviaires, analyse de son côté Marc Guigon, le directeur du département voyageurs de l’Union internationale des chemins de fer (UIC), une organisation qui représente 200 acteurs du ferroviaire. Il n’y a pas de lien avec la taille de l’entreprise ou sa transformation numérique. L’Allemagne, qui est le plus gros acteur européen, n’est pas entrée dans le yield management et ses entreprises ont réussi leur transformation numérique. »
Davantage de billets à petit prix
La pandémie force aussi la SNCF à repenser ce système. En novembre, elle a dû réduire de 70 % son offre de TGV. « Toute la stratégie va être de reconquérir nos clients. Il est vraisemblable que la clientèle d’affaires, même après la crise du Covid-19, reste un peu réduite parce que les gens dans les entreprises se seront habitués au télétravail », a reconnu Jean-Pierre Farandou.
Le PDG de la SNCF a évoqué plusieurs évolutions : une offre plus lisible, des prix plus accessibles, y compris au dernier moment, des services tournés vers les seniors… Le développement des trains low cost Ouigo a déjà permis de tirer vers le bas le prix moyen du TGV depuis quelques années. Entre 2019 et 2020, l’entreprise a augmenté de 15 % le nombre de billets vendus à petit prix (moins de 50 euros).
Au-delà de la SNCF, tout le secteur est concerné. « Les entreprises ont beaucoup travaillé pendant la période de crise pour proposer des prix plus fixes », observe Marc Guigon. Une fois de plus, la pandémie accélère les mutations. Les groupes ferroviaires vont devoir composer avec les effets durables de la crise, qu’ils soient négatifs ou positifs. « Une partie de la population va télétravailler non plus dans les grandes villes, mais dans des villes moyennes ou à la campagne. Cet aspect pourrait faire augmenter les trajets de longue distance », espère le responsable de l’UIC.
Jean Finez, maître de conférences au sein du département de sociologie de l’université Grenoble Alpes: « Le yield management transforme les clients en calculateurs »
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D’où vient le yield management ?
Le yield management s’est développé aux États-Unis dans le secteur aérien, dans le contexte de déréglementation du début des années 1980. Les compagnies aériennes se sont lancées dans une guerre des prix, aboutissant à de nombreuses faillites. Certaines ont eu l’idée de moduler les prix, de manière à faire payer un tarif élevé aux voyageurs qui en avaient les moyens, et de renouer avec des bénéfices. La SNCF a importé cette technique au tournant des années 1980-1990. En France, elle est pionnière en la matière. -
Pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle pas suivi la même stratégie ?
La Deutsche Bahn a essayé de l’introduire en 2002. Cela a été un échec. Les usagers ont fui le train, ils ne comprenaient pas pourquoi les prix variaient. Pour que le yield management fonctionne, il faut que les clients intériorisent l’idée que les prix varient. Il faut éduquer les clients, ce que la SNCF a fait tout au long des années 1980 avec sa politique commerciale. -
Quels sont les risques de ce système ?
Cela transforme les clients en individus calculateurs. Avant, la SNCF devait gérer les pics de demande grâce à ses ingénieurs. Désormais, le yield management reporte le travail de recherche d’un billet sur les consommateurs. Il pose aussi la question de l’égalité d’accès aux services de base, dans lequel on peut inclure les transports, l’électricité... Aux États-Unis, lors de catastrophes naturelles, certaines entreprises, comme Home Depot, ont décidé d’arrêter de moduler leurs prix parce qu’elles avaient peur d’être accusées de profiter de la situation.



