La Banque européenne d’investissement renforce son financement de la défense, sauf dans les munitions et les armes

Lors de son forum annuel mercredi 5 mars à Luxembourg, la Banque européenne d’investissement a précisé son intention de financer plus largement l'industrie de défense. Sa présidente souhaite pouvoir soutenir les projets purement militaires, quand la banque se limitait jusqu’ici aux activités à double usage. Mais elle devrait rester à distance de la production de munitions et d’armes.

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Siège Banque européenne d'investissement
La Banque européenne d'investissement veut aller au-delà du financement des activités duales civile et militaire

C’est un signal envoyé à l’industrie de défense européenne, de la BITD française aux start-up en devenir de la défense estoniennes. Dans la foulée de l’annonce par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen d’un plan destiné à augmenter les dépenses européennes dans la défense de près 800 milliards d’euros, la Banque européenne d’investissement (BEI) a annoncé son intention, mercredi 5 mars à Luxembourg, d’élargir son mandat pour pouvoir financer davantage d’activités en lien avec le monde militaire.

En résumé, le bras armé financier de l’Union européenne souhaite financer des projets purement militaires, ce qui n’était pas d’actualité jusqu'ici. L’institution subit la pression de plusieurs Etats membres pour avancer dans la direction d’un soutien plus affirmé à l’industrie de défense. Or l’ensemble des Etats membres sont représentés à son conseil d’administration. 

Ajustement des critères d'éligibilité

Pour rendre ce changement possible, la présidente espagnole de la BEI Nadia Calviño a envoyé une lettre aux 27 chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE qui se réunissent jeudi 6 mars dans le cadre d’un conseil européen spécial sur la défense et l’Ukraine. L’ancienne ministre de l’Economie espagnole y écrit qu’elle va proposer à son conseil d’administration le 21 mars prochain «un nouvel ajustement des critères d’éligibilité» de son groupe en matière de défense. L’objectif est de «s’assurer que les activités exclues soient plus précisément définies et aussi limitées que possible en vue d’un alignement avec les nouvelles priorités de l’UE». «A partir de maintenant, nous serons capables de financer des projets et investissements à visée purement militaire», a expliqué Nadia Calviño lors d’un échange avec la presse. Au cours de celui-ci, la présidente de la BEI a évité à plusieurs reprises de détailler la nouvelle politique de son institution concernant les armes et les munitions. Mais selon les informations recueillies par L’Usine Nouvelle, ces domaines resteront exclus des capacités de financement de la BEI. De quoi amoindrir la portée du changement annoncé par la banque.

A maintes reprises, l’ancienne ministre espagnole a rappelé que sa volonté de réduire autant que possible la liste des exclusions ne devrait pas affecter le profil financier de son institution. La BEI entend préserver sa notation de crédit AAA, la plus élevée possible, pour continuer de se financer dans les meilleures conditions possibles sur les marchés financiers. Or la proposition de modification de sa politique sur la défense a aussi été influencée par son travail de sondage des investisseurs en amont.

La BEI attentive à sa notation de crédit

La présidente de la BEI a détaillé l’un des 14 projets actuellement en cours d’évaluation par la banque dans le secteur de la défense. Il s’agit de la construction d’un camp militaire en Lituanie, près de la frontière biélorusse, destiné à être occupé par des soldats allemands sous le commandement de l’Otan. «Dans le cadre précédent, ce projet aurait fait partie de nos exclusions, car son utilité est purement militaire», a indiqué Nadia Calviño. La présidente de la BEI a également énuméré les activités éligibles aux financements de la BEI : les casernes, les installations de stockage, les véhicules aériens et terrestres, les drones et les hélicoptères, les radars, les systèmes avioniques avancés ou encore les instruments optiques. Mais elle a aussi cité des domaines, comme la protection des frontières et les technologies antibrouillages, qui étaient déjà éligibles aux financements de la BEI, selon la lettre envoyée aux dirigeants européens. Difficile dès lors de s’y repérer… Reste que les financements de la BEI se limitaient bien jusqu’ici aux entreprises produisant des biens à double usage, civil et militaire. «Les règles d’éligibilité ont été élargies de manière significative» depuis le 1er janvier 2024, indique Nadia Calviño dans sa lettre, permettant à la BEI de financer désormais «des projets avec un but principal de défense».

La banque va aussi proposer de transformer son programme de financement des enjeux de sécurité, doté de 8 milliards d’euros jusqu’en 2027, en un de ses objectifs de politique publique permanent et transversal, au même rang que la durabilité et la cohésion entre les régions européennes. De quoi permettre d’aller au-delà de ce montant, avec des allocations annuelles de capitaux sur ce sujet.

Un mouvement apprécié par les industriels

Entre 2023 et 2024, la BEI avait déjà doublé les montants accordés au secteur de la défense, de 500 millions d’euros environ à un milliard d’euros. En 2025, l’institution prévoit d’atteindre les 2 milliards d’euros en se fondant sur les 14 projets évalués. «Si ce pipeline de projets continue de se développer, nous pourrions revoir cette prévision en milieu d’année», a précisé Nadia Calviño. Ce montant reste pour le moment modeste alors que le groupe BEI a un objectif de financement global de 95 milliards d’euros en 2025.

Conseiller stratégique du fabricant allemand de drones de reconnaissance Quantum Systems, Frank Thieser apprécie l’ensemble des annonces faites par la Commission européenne et la BEI en faveur de la défense. «C’est positif que la BEI fasse de la défense un intérêt stratégique au moment où les Etats membres vont certainement allouer davantage d’argent à notre secteur, confie-t-il à L’Usine Nouvelle. Même si je me demande pourquoi il a fallu attendre la guerre en Ukraine puis la décision de Trump [de suspendre l’aide militaire à ce pays, ndlr] pour en arriver là.» L’ancien directeur financier de Quantum Systems, qui compte 450 salariés pour un chiffre d’affaires de plus de 100 millions d’euros, raconte que la BEI a repris contact avec son entreprise pour la financer en octobre 2024, après lui avoir déjà apporté un financement en dette à un stade de maturité plus précoce. «C’est bien tombé car nous sommes actuellement en train de lever 200 millions d’euros. Mais la BEI pourrait aller beaucoup plus vite dans ses procédures de financement», souligne-t-il. Pas sûr que la prise de conscience de la BEI change fondamentalement la donne sur ce point. Mais le mouvement semble enclenché.

Jonathan Grelier, à Luxembourg

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