Enquête

Les financiers regardent à nouveau la défense d'un bon oeil... mais pour combien de temps ?

Alors que les difficultés de financement préoccupaient encore fortement les industriels de la défense en début d’année 2022, les inquiétudes s’estompent quelque peu depuis la guerre en Ukraine. Certains se montrent optimistes quant à un possible changement de regard des financiers, tandis que d’autres craignent une volte-face de court terme.

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Thales système de lutte anti-mines futur (ou SLAM-F)
Des investisseurs anglo-saxons se sont remis à étudier le dossier Thales depuis la guerre en Ukraine.

En début d’année, « un mauvais vent » soufflait encore sur la défense selon Guillaume Faury, le patron du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas). Le président exécutif d’Airbus s’inquiétait alors de la place réservée à cette industrie dans la taxonomie sociale européenne et face à la montée des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans la finance, mais aussi des « réticences » d’institutions financières à accompagner le secteur.

L’éclatement de la guerre en Ukraine le 24 février a changé la donne. L’offensive russe a infusé le mantra de l’industrie de la défense – selon lequel il ne peut y avoir de sociétés durables sans sécurité – dans l’esprit des dirigeants européens. L’Allemagne investira maintenant plus de 2% de son PIB dans ce domaine, tout comme la Suède à plus long terme. Fin mars, les Vingt-Sept ont en outre adopté une « boussole stratégique » qui précise que les « initiatives sur la finance durable » doivent « rester cohérentes avec les efforts de l’UE visant à faciliter un accès suffisant pour l’industrie de la défense […] aux investissements publics et privés ». Désormais, le financement privé des industriels de la défense semble nager entre deux eaux.

Regain d'intérêt des investisseurs

Il y a eu des signaux positifs. Depuis le 1er avril, la banque suédoise SEB autorise six de ses fonds à investir dans des entreprises de la défense, à rebours de son habitude depuis un an. Mises en cause en janvier par le fabricant de chars d’assaut Rheinmetall pour lui avoir coupé l’accès au crédit, les banques publiques régionales allemandes LBBW et BayernLB semblent elles avoir infléchi leur discours. « Avant l’invasion de l’Ukraine, nous avons eu de nombreuses remontées de problèmes en provenance de toute l’Europe. Des banques refusaient d’accorder des prêts, ce qui était très gênant en particulier pour les PME avec moins de solutions à court terme », relate auprès de L’Usine Nouvelle Jan Pie, le secrétaire général de l’ASD, l’association européenne des industriels de l’aérospatial et de la défense. En France, un rapport parlementaire avait évoqué des difficultés « encore globalement maîtrisées » tout en soulignant que l’industrie de défense était pénalisée par le poids croissant de la "compliance" (conformité à la réglementation), avec un renforcement des mécanismes de prévention de la corruption au niveau bancaire dû à la loi « Sapin 2 » de 2016. « S’est ajouté à cela un risque de réputation pour les acteurs financiers », indique le député LR Jean-Louis Thiériot qui a coécrit le rapport.

Les grands industriels constatent aujourd’hui un regain d’intérêt de la part de certains investisseurs. «Ils considèrent que l’industrie de défense va croître plus rapidement dans les prochaines années. Des Américains et des Anglais se remettent à examiner notre dossier », se félicite Bertrand Delcaire, le directeur des relations investisseurs de Thales. Les difficultés de financement se sont plutôt traduites par une décote du prix des actions jusqu’ici pour les grands groupes. « Le poids de nos actionnaires européens hors France et Royaume-Uni a été divisé par deux depuis 2016. Beaucoup ont vendu leurs actions à cause des critères ESG », souligne Bertrand Delcaire.

Les critères ESG pèsent encore dans la balance

Le label belge d’investissement responsable Towards sustainability circonscrit par exemple le financement à des entreprises réalisant moins de 5% de leur chiffre d’affaires dans l’armement. Or en 2021, « dans la foulée de la pandémie Covid-19, ce mouvement de construction de l’ESG est devenu plus prégnant en Europe », analyse Nicolas Budin, responsable de la gestion actions au sein de la société de gestion Myria AM. En novembre 2021, le plus grand fonds de pension norvégien, KLP, excluait ainsi 14 entreprises de la défense de son périmètre d’investissement, dont Thales. « Il y a de fait moins d’acheteurs potentiels, ce qui n’encourage pas les autres investisseurs à acheter notre action », regrette Bertrand Delcaire.

Les réflexions sur le sort du secteur se sont toutefois intensifiées dans les sociétés de gestion. « L’actualité de la taxonomie sociale et le conflit en Ukraine ont largement remis ce sujet au sein des débats dans la communauté de l’investissement responsable, confirme Mathilde Dufour, la directrice de la recherche ESG chez le gérant d’actifs Mirova. Celui-ci exclut toujours le financement d’équipements militaires létaux dès le premier euro de chiffre d’affaires, surtout par crainte que ces armes ne tombent dans les mains de régimes non démocratiques.

Pas de consensus

Mais le financement de l’armement ne fait pas l’objet d’un consensus chez les investisseurs ESG. Via ses fonds dits « article 8 », c’est-à-dire qui promeuvent des caractéristiques environnementales ou sociales selon la réglementation européenne, Myria AM peut investir dans tous les secteurs, dont la défense, à condition d’exclure 20% des acteurs les moins vertueux. La société de gestion finance de grands noms de la défense comme Thales, Airbus ou encore Safran. « Ces deux dernières années, cela était plutôt bien vu d’être sous-exposé au pétrole, à l’armement et aux mines et métaux. Depuis la guerre en Ukraine, ce sont plutôt des secteurs que l’on a envie d’avoir », observe Nicolas Budin.

Combien de temps soufflera ce vent nouveau ? Beaucoup d’industriels restent sur la réserve. « Les revirements de certaines banques restent des exceptions. Nous ne savons pas ce qu’il adviendra quand l’attention politique et médiatique se réduira, car la pression des ONG reviendra », estime Jan Pie. Les esprits restent échaudés par deux projets européens. En mars 2021, un organisme dépendant de la Commission européenne proposait d’exclure, dans le cadre de la création d’un écolabel européen pour les produits financiers destinés aux particuliers, toute entreprise réalisant plus de 5% de son chiffre d’affaires dans l’armement.

Difficultés persistantes pour l'export

Puis en juillet 2021, un rapport préliminaire du groupe d’experts chargé d’aider la Commission européenne à élaborer une taxonomie sociale citait l’armement comme un secteur nuisible à cet égard, à l’instar des jeux d’argent ou du tabac. Publiée fin février, la version finale de ce travail préparatoire est finalement moins dérangeante pour le secteur. Les milieux financiers n’attendent pas de décision de la Commission européenne sur le sujet avant 2024.

De plus, des difficultés subsistent sur l’export, en particulier pour les petits industriels de la défense terrestre. « En tant que patron d’entreprise dans l’industrie de la défense, vous ne savez jamais si vous allez être soutenu par votre banque pour les opérations d’export, même avec la licence de l’Etat », a témoigné fin mars Thierry Gaiffe, le PDG d’Elno, lors d’un webinaire. Ce fabricant de casques de communication pour les militaires et de systèmes d’interphone pour véhicules blindés basé à Argenteuil (Val d'Oise) compte environ 120 salariés et réalise plus de 50% de son chiffre d’affaires à l’international.

«Nous n'attendons pas qu'une volte-face»

« Nos membres ont encore des refus quand il s’agit d’obtenir des garanties bancaires pour l’export, surtout pour les petits contrats », affirme Jean-Marc Duquesne, le délégué général du Gicat (industriels de la défense terrestre et aéroterrestre) qui rassemble 350 adhérents dont 70% de PME. Consultant en maîtrise des risques pour les grandes banques tricolores, Stéphane Audrand estime lui que les « blocages » constatés découlent parfois d’un manque de maturité des PME sur la compliance.

« Nous n’attendons pas qu’une volte-face, nous voudrions que les politiques et les financiers soient bien intimement convaincus du rôle de la défense », témoigne, sous couvert de l’anonymat, un industriel qui a longuement bataillé pendant la crise sanitaire avant de trouver une banque volontaire pour l’accompagner sur un contrat passé au Moyen-Orient. Membre du Gifas et président de la PME spécialiste du blindage électromagnétique Jacques Dubois, Nicolas Voiriot se dit lui « très optimiste » car « les banques sont dans un état d’esprit positif ». Au Gicat, on assure dialoguer avec la Fédération bancaire française pour aboutir à une meilleure coopération… et à des vents moins changeants.

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