Entretien

[L'interview numérique] “Les donneurs d'ordre doivent pousser l'usage du BIM dans la construction”, estime Grégoire Arranz (Arkance)

Filiale du groupe Monnoyeur, Arkance (650 personnes, 140 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020) accompagne les acteurs de la construction dans les métiers des technologies de chantier et de la conception. L’entreprise possède son bureau d’études. Ces trois dernières années, elle a doublé ses ventes à chaque exercice. Pour L'Usine Nouvelle son directeur général, Grégoire Arranz, décrypte les enjeux de la transition digitale du secteur.

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Façades de batiment en BIM
Le BIM gagne du terrain dans la construction. Ici, pour des façades ventilées.

L’Usine Nouvelle - Comment les acteurs français de la construction se positionnent-ils par rapport aux enjeux digitaux ?

Grégoire Arranz - Jusqu’à il y a deux ans, le marché français s’intéressait à la télématique (internet des objets, IoT), mais pas réfléchie d’un point de vue global. Les technologies n'étaient pas utilisées avec intelligence pour connecter le suivi des tournées avec les objectifs de production, par exemple. Il y a une transformation fondamentale qui va permettre de développer l’utilisation du BIM [building information modeling, ou maquette numérique du bâtiment, ndlr]. Sur le chantier d’élargissement de la route Centre-Europe Atlantique, les camions sont suivis au moyen de IoT, et une maquette numérique a permis à Eiffage de disposer d’une mise en contexte de l’activité du chantier. On peut confronter les cadences de production avec les objectifs. Les grands chantiers poussent les entreprises à accélérer – je pense notamment aux possibilités que pourrait offrir le Canal Seine-Nord.

Grégoire ArranzArkance
Grégoire Arranz Grégoire Arranz

Pourquoi le BIM ne perce-t-il pas autant en France que dans d’autres pays ?

Nous avons une activité en Finlande.La culture de partage de bénéfices y est très forte : des entrepreneurs, des architectes et des exploitants peuvent se mettre d’accord autour d’une maquette numérique commune, sans cloisons. Il y a quelques années, on travaillait de façon séparée entre la construction des parkings et leur exploitation, dans le même groupe ! En France, on donne énormément de pouvoirs aux directeurs de travaux, qui maîtrisent le budget, la méthode de construction et la gestion opérationnelle. C’est un métier très stimulant, mais l’évolution des méthodes de travail d’une entreprise se traite chantier par chantier.

Quels gains peuvent être attendus ?

Les donneurs d’ordres ont tellement à gagner qu’ils se doivent d’imposer le BIM à partir d’une certaine taille de travaux. Le gouvernement peut y contribuer. L’exploitant peut optimiser l’entretien du bâtiment, l’entrepreneur peut optimiser son process de construction, et les bureaux d’études, qui fournissent le plus de travail, sont les moins gagnants –  c’est plus simple de réaliser un plan en 2D sur papier ou PDF. Il faut y mettre le prix. Nous concevons notamment des jumeaux numériques pour Safran. Un BIM est une maquette numérique qui permet de représenter les ouvrages, avec les éléments techniques qui vous intéressent. Cela permet de prendre des décisions sur le positionnement des machines dans une usine, l’éclairage, la performance thermique… avant de prendre des décisions physiques.

L’essor de l’IoT peut-il pousser l’usage du BIM ?

Le BIM, sans l’IoT, perd beaucoup de valeur. L’IoT permet de connaître les données qui constituent votre environnement. Nous réalisons du suivi d’opérations dans les carrières, en suivant les camions qui doivent alimenter en continu l’usine de transformation. Nous voulons minimiser les interruptions d’alimentations, et maîtriser les coûts et l’impact environnemental. On peut toucher à la manière de travailler (par exemple suivre le temps de reprise de production), optimiser l’aménagement pour éviter que des camions ne se croisent… Vous pouvez aussi faire du machine learning. En matière de terrassement, quelques chantiers prototypes sont en cours.

La formation initiale peut-elle permettre de résoudre ces difficultés ?

Nous intervenons dans les écoles pour sensibiliser les jeunes ingénieurs. On rend la construction “cool”, en passant d’un vieux métier à un métier d’innovation (hors-site, solutions digitales…)  On peut, avec quelques indicateurs ciblés, mettre le tableau de bord d’un chantier ou d’une usine dans un smartphone. L’enjeu de monitoring est énorme, avec des enjeux de gains aussi importants que dans l’industrie. On fait face à une transformation schumpéterienne. Ce sont les entrepreneurs qui vont trouver de nouvelles méthodes de construction, nous allons les aider.

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