Entretien

Pour Emmanuel di Giacomo (Autodesk), "les acteurs français du bâtiment souffrent d’un manque d'investissements dans le numérique"

"Depuis une cinquantaine d’années, la productivité du secteur du bâtiment a stagné", affirme Emmanuel di Giacomo, responsable du développement des écosystèmes BIM pour l’Europe d’Autodesk. L’éditeur de logiciels consacre une étude au secteur de la construction, indiquant que 58 % des 825 entreprises interrogées en Europe, aux Etats-Unis et en Asie-Pacifique indiquent n’en être "qu’aux premières étapes" de leur transformation numérique. En cause : un secteur atomisé, des réglementations variables et un manque d’investissements.

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maquette BIM Vinci Thales
Le BIM gagnerait à se développer, estime l'éditeur de logiciels Autodesk, en pointe sur le sujet.

L'Usine Nouvelle. - Pourquoi le bâtiment a-t-il pris autant de retard à passer à la maquette numérique ?

Emmanuel di Giacomo.- Le secteur du BTP conserve encore un fonctionnement très traditionnel, en travaillant encore beaucoup en papier ou en 2D. Ceci est directement lié au manque d’investissements dans le numérique : le BTP est l’avant-dernier secteur, entre l’agriculture et la pêche, qui souffre d’un déficit en la matière. Même si vous avez des majors (Bouygues, Vinci, Eiffage…), le bâtiment est essentiellement composé de TPE/PME qui se limitent, en termes d’outils numériques, à l’iPhone ou à la tablette. Nous sommes par ailleurs dans un secteur qui fonctionne en silos. Architectes, cabinets d’études… sont des acteurs qui ne se parlent pas forcément. Les Etats-Unis, la Chine et la France sont les trois pays où le secteur du bâtiment est le plus atomisé.

Quels sont les enjeux du passage au BIM ?

Le BIM (Building information modeling) est un processus collaboratif qui permet de planifier les phases de conception, de construction et de maintenance. On crée un modèle numérique de simulation du bâtiment. Dans le cycle de vie du bâtiment, la phase de gestion et de maintenance représente 75 % à 80 % du coût global. Cela permet aussi, en conception et en construction, d’optimiser la gestion du bâtiment. Faut-il le rappeler, on ne fait plus de maquettes physiques d’avions ou de voitures depuis trente ans ! Par ailleurs, une grande majorité de gouvernements ont compris les avantages du BIM (réduction du coût de construction, d’impact carbone, augmentation de la vitesse de construction…) et l’ont imposé dans les marchés publics : le Royaume-Uni qui est moteur sur la question, l’Allemagne, plusieurs pays nordiques… et on en voit les résultats.

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Où se positionne la France ?

D’un point de vue grandes entreprises, nous sommes très bien positionnés grâce aux majors et aux entreprises comme Systra, Egis… C’est compliqué pour les TPE/PME (80 % à 90 % du secteur). L’obligation de recourir ou non au BIM est un vrai débat. Tant qu’on n’aura pas d’obligation réglementaire, on aura du retard. Au niveau européen, le EU BIM Task group a rédigé des guides pour gérer une transformation digitale et une "bimisation" à l’échelle d’un pays. Heureusement, Vinci, Eiffage… accompagnent leurs sous-traitants à l’échelle digitale. L’association pour le développement du numérique dans la construction (ADN Construction) aide aussi les entreprises. En France, les préoccupations des chefs d’entreprises concernent la sécurité des données, la gestion des risques et la transformation des tâches consommatrices de temps. Dans d’autres pays, la sécurité des ouvriers sur les chantiers prend le dessus.

Quels sont les impacts sur l’organisation des entreprises ?

Il faut aussi transformer l’organisation au sein de l’entreprise. Il faut faire converger l’expérience des chefs de chantier avec celle des chefs de projets digitaux. Des postes de directeurs de l’innovation sont nécessaires, tout comme la digitalisation des bureaux d’études qui ne devront plus travailler en 2D, des postes de BIM Manager, mais aussi des personnes qui sont capables de gérer de l’information. Il faut être conscient de l’importance clef de la masse exponentielle d’informations. Par ailleurs, il ne faut pas imaginer que l’on va demander à un plombier de modéliser ses équipements. Il récupérera une notice technique. Sur les chantiers, plutôt que de consulter des plans papier, il se renseignera avec des plans en PDF ou en 3D. On peut aussi équiper les ouvriers de gilets connectés pour savoir s’ils s’approchent de zones dangereuses.

Qu’en est-il du développement de la construction hors-site ?

Le modulaire, la préfabrication, le hors-site reviennent avec force. Si on devait atteindre les besoins mondiaux, on devrait construire 13 000 bâtiments par jour ! Le BIM va être aux fondations du développement du hors-site et du "Design Fabrication for Manufacturing Assembly". Le risque de l’absence de transformation digitale est de se faire ubériser, par exemple des acteurs comme l’entreprise américaine Katerra qui planifie, conçoit et produit des bâtiments en mode modulaire. Au Royaume-Uni, des budgets colossaux sont mis en place dans des usines de production de construction modulaire pour pouvoir parer aux besoins.

A l’instar du tertiaire, le confinement a-t-il pu transformer les comportements ?

Il existe des manières progressives d’aborder le sujet de la transformation numérique. La collaboration est l’angle selon lequel la transformation numérique va se développer : pendant le confinement, les connexions à nos plateformes collaboratives distances ont augmenté.

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