«Pour la première fois en France, une navette complètement autonome va pouvoir s’engager sur des axes routiers à fort trafic et sur plus de 15 kilomètres afin de relier notre magasin de Massy, près du siège, aux étudiants de Saclay.» C’est dans le prestigieux amphithéâtre de l’école Polytechnique, à Palaiseau dans l’Essonne, que le PDG du groupe Carrefour, Alexandre Bompard, a inauguré son premier «drive mobile autonome». Soit un système de transport automatisé de courses via un véhicule capable de prendre la route sans conducteur.
Une première en France, pour laquelle le géant des supermarchés a travaillé avec deux start-up: l’allemande Goggo Network (dont une partie des équipes sont à Paris) pour l’architecture logicielle et l’intégration, et la française Milla Group pour la navette. De quoi tester les performances techniques et économiques de la livraison autonome, alors que la voiture autonome – lente et imparfaite en cas d'imprévu – ne s’est pas encore imposée dans le transport de passagers humains.
Simplifier l’expérience client
Pour Carrefour, l’enjeu de ce partenariat est de taille: ne pas rater un mode de livraison innovant, dont l’émergence pourrait transformer son modèle en accentuant encore la pénétration du e-commerce. Certes, la livraison classique permet déjà de livrer des courses faites en ligne. Mais celle-ci n’est pas encore disponible partout, et les navettes autonomes, électriques et sans conducteur, doivent apporter «une expérience client plus simple et fluide et un maillage plus dense», prévoit Alexandre Bompard.
Concrètement, l’interface mise en place par Goggo Network permet à un client ayant préalablement passé commande pour le «Drive mobile» de récupérer ses courses sur le campus. Pensée par la start-up, la navette compte 18 casiers de livraison, dont certains sont réfrigérés. Chacun est protégé par un code communiqué aux clients par SMS. Dans un premier temps, la navette fera un circuit de livraison par jour et stationnera sur un emplacement défini du campus, de 17 à 19 heures. Goggo Network connecte les données de la navette et du supermarché pour opérer le système, proposé sur abonnement selon un système baptisé «mobilité autonome en tant que service».
Présent lors de l’inauguration, le ministre de la Transition énergétique et de la cohésion des territoires, Christophe Béchu, a salué l'initiative, notant que ce service de livraison autonome pourrait permettre de «concentrer les flux [et de] faire avec une motorisation électrique le trajet qu’une vingtaine de personnes effectuaient dans l’autre sens, le plus souvent avec des voitures thermiques», tout en «atteignant des territoires non servis» via des services de livraison classiques. «La livraison sur le dernier kilomètre représente 50 à 55% du coût d’un produit. Nous prévoyons de diminuer ce coût de 20% [10% du coût total, ndlr] grâce à la livraison autonome», chiffre Michael Fernandez-Ferri, vice-président produit chez Goggo Network.
La 5G, clé de la supervision à distance
Reste à confronter ces prévisions à la réalité du terrain. Lors d’une brève démonstration au cours de l’inauguration, la navette – fabriquée par la pépite francilienne Milla Group sur son site d’assemblage du Mans (Sarthe) – a démontré, malgré la fine bruine, sa capacité à se déplacer sur près de 15 kilomètres dans le trafic, et avec des pointes à 50 km/h, sans intervention humaine. Mais son autonomie reste limitée en cas de «difficultés ponctuelles, telle que la neige ou certains ronds-points», reconnaît Michael Fernandez-Ferri.
Même lors de la démonstration, «la présence d’une zone de travaux sur le campus, où le marquage au sol est effacé nécessite par exemple une reprise en main manuelle de la voiture», explique l’ingénieur, qui considère cependant que l'apprentissage progressif des algorithmes de pilotage de la machine devrait lui permettre de passer ce type d'obstacles sans aide.
Goggo Network A Madrid, Goggo Network a déjà déployé de nombreux robots trottoirs pour livrer des courses et des pizzas. Avançant à 4 km/h, ces derniers n'ont besoin que de capteurs et de logiciels simples pour se déplacer dans la ville. Crédit photo: Goggo Network
En attendant, la navette compte toujours «un chauffeur de sécurité qui peut mettre les mains sur le volant à tout instant, car c’est une obligation réglementaire», explique Yasmine Fage, cofondatrice et directrice des opérations de Goggo Network. Un coût supplémentaire, que l’entreprise et le fabricant de la navette, Milla Group, espèrent réduire grâce à un mécanisme de supervision à distance testé dans le cadre du projet 5G OpenRoad, qui réunit 16 industriels pour expérimenter les usages de la 5G sur les routes.
«L’objectif est de voir comment faire évoluer le système pour opérer la navette avec seulement de la supervision à distance», détaille le président de Milla Group, Frédéric Mathis. Si les algorithmes utilisés par la navette pour se déplacer en sécurité n’ont pas besoin de connexion pour fonctionner, la 5G permet donc de donner à un pilote à distance une vision en temps réel, explique l’industriel, qui estime qu’avec les bons outils, un tel conducteur pourrait superviser jusqu’à 10 véhicules en même temps.
La rampe de lancement du véhicule autonome?
Si c’est la première fois qu’un tel service de livraison autonome est lancé en France, la voiture sans conducteur, elle, est déjà testée dans plusieurs villes. «Nous avons plusieurs projets en test dans plusieurs villes, dont une navette qui transporte 14 personnes sur 30 kilomètres sur le même plateau de Saclay», explique Frédéric Mathis. Sa société, de 45 employés et qui compte un site de production à Maux et un deuxième prévu dans les Yvelines en 2023, est l’une des pépites françaises des navettes autonomes aux côtés de l'entreprise cotée Navya et de la start-up toulousaine Easymile.
«La technologie pour la livraison est à 80% la même que pour le transport de personnes, même si cette situation pose des questions supplémentaires de confort et d’interactivité à bord», souligne Frédéric Mathis. Une différence sur laquelle compte Goggo Network, qui se focalise sur les courses car «un paquet ne se plaint pas si un arrêt est trop brutal ou que la vitesse est un peu lente», résume Yasmine Fage. Pour multiplier les cas d’applications, la start-up travaille avec diverses plateformes de livraison autonomes, par exemple pour livrer des pizzas chaudes via de petits robots trottoirs conçus par Delivers.AI à Madrid. La start-up travaille aussi avec d’autres pépites de la livraison autonome, comme les américaines Nuro et Udelv. Reste à voir si les clients s’empareront de ce nouveau type de livraison, et si les véhicules autonomes parviendront à leur donner satisfaction.



