Moderna aux Etats-Unis, BioNTech en Allemagne... Encore inconnues du grand public il y a un an, l’aventure de ces pionnières des vaccins à ARN messager (ARNm), qui se sont révélés à la suite du Covid-19, a remis sur le devant de la scène le terme deeptech. Il désigne ces start-up à fort caractère scientifique visant l’innovation de rupture, au prix d’un travail sur le temps long. Intelligence artificielle, robotique, quantique ou biotechnologie : innover dans ces domaines requiert des idées bien sûr, mais surtout du temps... et des moyens. Une mise de départ incontournable pour mobiliser les compétences et les instruments nécessaires à l’activité des start-up deeptech qui a longtemps rebuté les investisseurs.
Une nouvelle étude, publiée en janvier par la start-up Dealroom et le média spécialisé Sifted, montre néanmoins que le vent tourne. Intitulée « 2021 : l’année de la Deeptech », elle se base sur une multitude d’études de cas, les témoignages d’investisseurs (VC) et l’étude de la base de données sur les start-up européennes de Dealroom, pour éclairer les forces et les faiblesses de l’écosystème européen du point de vue de son financement. Tour d’horizon en cinq points.
1 - Une hausse des investissements constante
Première leçon d’importance : la deeptech n’est plus un repoussoir. Elle aurait même tendance à attirer, portée par la valorisation boursière de ses plus illustres représentants, qui atteint près de 700 milliards de dollars pour les seules start-up deeptech européennes.
Dealroom / Sifted Des performances qui se reflètent dans le financement du secteur, qui a attiré près d’un quart des investissements en capital risque en Europe en 2020. En 10 ans, les sommes investies dans le secteur ont plus que décuplé, pour atteindre 9,4 milliards d’euros en 2020. Un constat qui amène les auteurs à parler de “nouvelle ère” pour la tech, dans laquelle les ruptures technologiques viendraient prendre la suite de l’internet et du cloud computing.
2 - Des secteurs qui cartonnent de plus en plus diversifiés
Parmi les pépites qui cartonnent aujourd’hui en bourse, les auteurs distinguent deux générations. Du côté des entreprises fondées avant l’année 2000, les fabricants de semi-conducteurs – ASML, Arm, NXP, STmicroelectronics, Soitec, Infineon – se retrouvent en force dans le classement des valorisations boursières. A leurs côtés, des pépites de la pharmacie (Siemens Healthineers, Philips Healthcare) et des télécoms (Nokia, Ericsson).
Les start-up fondées après 2000 sont quant à elles plus diverses. On y retrouve ainsi des biotechs (BioNTech, Crispr Therapeutics, Benevolents), mais aussi plusieurs pépites de l’automatisation des process robotisés, ou RPA selon l’acronyme anglais (UiPath, Blueprism, Celonis), tandis que les semi-conducteurs restent présents (Graphcore, Oxford Nanopore). A leurs côtés, des pépites positionnées sur les créneaux du véhicule électrique (Arrival), de la cybersécurité (Darktrace), ou encore des jeux vidéo (Improbable) et des voitures volantes (Lilium), témoignent de la versatilité du secteur.
3 - Des têtes d’affiche qui ont reçu un soutien public
Confirmant les partenariats parfois fructueux entre public et privé, le rapport note par ailleurs que “plusieurs start-up qui sont des modèles de réussites ancrent leur racines dans l’université et bénéficient d’un soutien précoce via des bourses gouvernementales”. Avant d’obtenir 1,3 milliard d’euros de la part de fonds d’investissements, l’entreprise allemande BioNTech a ainsi essaimé des recherches de l’université de Mainz destinées à mettre au point des remèdes individualisés face au cancer, et a pu bénéficier de quelques 9,4 millions d’euros de financements européens pour se développer ses premières années.
En France, le spécialiste des diodes Aledia et l’expert des microprocesseurs Kalray, qui ont tous deux levé d’importantes sommes d’argent, sont originaires du CEA. Un atout que l’Europe pourrait encore renforcer au vu de la qualité de ses formations, note le rapport, qui insiste sur la nécessité de renforcer les liens entre université et entrepreneuriat.
4 - des start-up plus lentes et plus capitalistiques
Autre confirmation, le rapport établit que les deeptech sont généralement plus lentes à se développer et nécessitent davantage de fonds que les start-up classiques. En comparant quelques 1700 start-up ayant levé plus de 200 000 euros de fonds d’amorçage entre 2010 et 2015, et au moins 4 millions d’euros ensuite, les auteurs notent que les deeptech sont plus lentes que leurs homologues. Cinq ans après sa première levée de fonds, une start-up classique aura mené en moyenne une levée de fonds de plus qu’une deeptech mais nécessitera moins d’argent pour son développement.
Dealroom / Sifted Du côté des performances par contre, les start-up deeptech ont une probabilité similaire aux autres d’être rachetées par des entreprises côtées, parfois non-européennes. Si le rapport reconnaît que certains de ces rachats ont pu être “durs à regarder” en raison de la perte de pépites européennes, il incite l’écosystème européen à renforcer son offre de financement late-stage pour pouvoir faire concurrence aux grandes entreprises étrangères.
5 - L’Europe peut encore se renforcer
Le rapport permet enfin de détailler les forces en présence en Europe, et les bataillons présents dans le reste du monde. Au sein du Vieux continent d’abord, c’est le Royaume-Uni qui domine largement en termes d’attractivité, puisque 12,6 milliards d’euros ont été investis dans les deeptech britanniques entre 2015 et 2020. Un chiffre bien au-dessus du reste du podium, sur lequel la France se place derrière l’Allemagne (respectivement 5 et 5,6 milliards). D’autres pays, tels que la Finlande, la Norvège et la Belgique, charrient moins de fonds en valeur absolue mais se spécialisent sur la deeptech, qui représente plus d’un tiers des fonds investis dans le pays.
Mais cette nouvelle vague ne suffira pas, considère le rapport. Selon les chiffres de Dealroom, les fonds de capital-risque investis aux Etats-Unis (33 milliards d’euros, 38 en 2019) restaient plus de trois fois plus importants en 2020 que ceux que charriés par les start-up européennes. La Chine, quant à elle, bénéficierait d’un soutien public à l’innovation de rupture plus important, lui permettant de combler son retard dans l’investissement privé, estiment les auteurs du rapport, qui prennent pour exemple le plan quantique du gouvernement chinois. Des points à surveiller dans la course aux technos de demain.



