Le développement d’entreprises innovantes à forte composante technologique est un objectif essentiel pour répondre aux enjeux industriels d’aujourd’hui et de demain. Cependant, entre 2000 et 2018, seulement 231 fonctionnaires chercheurs ont demandé l’autorisation de créer leur entreprise, soit moins de 0,01 % des personnes travaillant dans la recherche publique.
Bpifrance a lancé l’année passée son plan Deeptech pour les motiver. En un an, plus de 250 start-up ont été créées et ont bénéficié de 85 millions d’euros de financement sous forme de bourses ou de prêts en amont des apports en capital. En parallèle, la loi Pacte a assoupli les règles pour la création d’entreprise par les chercheurs, mais le passage du laboratoire à l’entrepreneuriat impose la prise en compte de spécificités inhérentes à l’innovation dite de rupture.
1 - Se former à l’entrepreneuriat
Même si le chercheur, le doctorant ou l’ingénieur dispose d’une très forte capacité d’apprentissage, il lui est indispensable, dans un premier temps, d’acquérir les bases du management d’entreprise (gestion, organisation, marketing, RH…). Des programmes spécifiques sont proposés par les grandes écoles, les universités, les sociétés d’accélération de transfert de technologies (Satt) et les incubateurs de start-up. Ils permettent notamment de développer les compétences nécessaires à la définition d’un modèle d’affaires et d’un business plan. Pour un scientifique, "il s’agit de “changer de costume” et d’aborder correctement son futur statut d’entrepreneur", insiste Philippe Vuagnat, directeur associé du fonds d’investissement Sofimac Innovation. C’est un facteur clé de la réussite du projet". Ces formations "m’ont permis de “désacraliser” l’acte de création d’entreprise", confirme de son côté Sébastien Gravier, spécialiste des métaux amorphes et cofondateur de Vulkam.
Des initiatives comme les missions de doctorant conseil ou de PhD talent permettent d’effectuer des missions de courte durée en entreprise. Lancé par Hello Tomorrow, le programme Deeptech Founders est plus particulièrement destiné aux porteurs de projet de haute technologie.
2 - Apprendre à communiquer sur la complexité
Habitué à manier des concepts et à traiter de problèmes complexes, le chercheur entrepreneur doit pouvoir échanger facilement avec ses différents interlocuteurs sur la technologie qu’il développe. "Il faut pouvoir expliquer simplement son projet à des investisseurs afin qu’ils comprennent bien les enjeux et le potentiel marché de la technologie", explique Philippe Nérin, le président du Réseau Satt. Ambassadeur de sa technologie, le chercheur "doit aller vers les différentes communautés de son écosystème pour parler de son projet sans avoir peur de se faire voler son idée et être ouvert aux partenariats, insiste Antoine Papiernik, le président du fonds d’investissement Sofinnova Partners. Plus des trois quarts des produits commercialisés aujourd’hui par l’industrie pharmaceutique sont issus des biotechs". D’ailleurs, "ce sont les porteurs de projet qui vont le mieux vendre leur technologie aux premiers clients de l’entreprise", estime Sophie Pellat, la codirectrice du Startup Studio de l’Inria, le récent dispositif de l’institut de recherche pour la création de start-up de haute technologie.
3 - Monter une équipe robuste
Expert de son domaine, le chercheur ne peut pas détenir tous les savoir-faire nécessaires au développement d’une entreprise. "Le porteur du projet est l’homme clé, car il anime le transfert de la technologie et assure les premières commercialisations. Mais il doit s’entourer des compétences qui lui sont complémentaires", assure Philippe Vuagnat. Une approche que confirme Justine Lipuma, la cofondatrice, en 2017, de la start-up biotech Mycophyto : "Afin de libérer du temps pour me consacrer à la commercialisation de notre offre très technique, j’ai d’abord recruté des profils scientifiques. Avant d’embaucher, récemment, une personne à 100 % sur le commercial."
4 - Anticiper le financement
En phase d’amorçage, le recours à la "love money" est une option intéressante. "Depuis la création de Diam Concept, en 2016, nous avons reçu environ 300 000 euros de la part d’amis et de parents", se félicite Alix Gicquel, spécialiste des plasmas à l’université Paris 13-CNRS et pionnière de la production de diamants de laboratoire. Mais le développement et la croissance d’une deeptech nécessitent des sommes importantes, notamment pour les phases de R & D, de prototypage et d’industrialisation. Jusqu’à 9 millions d’euros, en moyenne, dans le domaine des matériaux avancés et même 21 millions dans celui des biotechs, selon une étude menée par Hello Tomorrow. De plus, compte tenu du facteur de risques, "le processus de levée de fonds peut être assez long par rapport à d’autres domaines technologiques", souligne Sébastien Gravier (Vulkam), qui vient de lever 4,5 millions d’euros auprès de différentes sociétés de gestion, dont 1 million auprès de Bpifrance.
5 - Confronter rapidement sa technologie au marché
Avec une forte composante technologique, le temps de développement et de mise sur le marché d’un produit ou d’un service sera plus long que pour une entreprise innovante classique. "Grâce à nos échanges avec les industriels, nous avons fait évoluer notre feuille de route technologique et intégré à notre produit une dimension à laquelle nous n’avions pas pensé", se souvient Uli Schmidhammer, le fondateur et président de Teratronics, qui a mis au point un système de contrôle non destructif à partir d’une technologie d’ondes térahertz brevetée par le CNRS. "Il faut s’approcher très vite de ses cibles commerciales, affirme Justine Lipuma. D’autant plus que des industriels peuvent être intéressés par du codéveloppement."
Un parcours facilité
Promulguée en mai 2019, la loi Pacte simplifie les règles permettant aux chercheurs de s’impliquer dans une entreprise ou d’en créer une. Ils ne sont plus obligés d’en demander l’autorisation à une commission de déontologie, mais seulement à leur établissement de recherche. Ils peuvent aussi peuvent conserver une part au capital de l’entreprise créée, dans la limite de 49 %, même après leur réintégration dans leur organisme public de recherche. Et la loi les autorise désormais à y consacrer 50 % de leur temps, parallèlement à leurs travaux en laboratoire.



