Entretien

«L’industrialisation a fait sortir les femmes de leur domicile», analyse l'historienne Isabelle Lespinet-Moret

L’essor de l’industrie, au XIXe siècle, a bouleversé l’organisation du travail et la condition des femmes et des enfants, explique l'historienne Isabelle Lespinet-Moret, enseignante en histoire sociale à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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Isabelle Lespinet-Moret est professeure d’histoire à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et codirectrice du Centre d’histoire sociale des mondes contemporains.

L'Usine Nouvelle. - Qu’a changé l’industrialisation dans la définition du travail ?

Isabelle Lespinet-Moret. - Le travail, avant l’industrie, était essentiellement agricole, artisanal, intellectuel et de service. En France, l’industrialisation débute dans les années 1830 et regroupe en des unités plus grosses que les ateliers des hommes et femmes de tous âges. Comme l’industrie nécessite une main-d’œuvre abondante, elle emploie d’anciens artisans ayant un savoir-faire. Mais cela ne suffit pas. Donc elle commence à absorber des ouvriers agricoles, main-d’œuvre sans qualification acceptant des bas salaires, contrairement aux artisans qui exigent une rémunération plus conséquente en fonction de leur apprentissage. Cela génère des migrations, saisonnières ou durables, venant des campagnes ou des pays voisins.

Comment fonctionne le monde du travail au XIXe siècle ?

D’abord, en l’absence de contrat de travail, le turn-over est très important. Patrons et salariés embauchent et débauchent très facilement. Ensuite, l’industrie traverse beaucoup de crises, notamment dans les années 1840. La hausse des prix de production due à l’importation des matières premières entraîne une baisse des salaires liés à la tâche ou à la pièce. Ce système de paiement perdure jusque dans les années 1890, avant d’être remplacé par un salaire à la journée.

Quelles sont les premières avancées sociales ?

C’est par la question du droit du travail des enfants que commence toute législation sur le travail en Europe. C’est fondamental. Avec la baisse des salaires, les familles n’ont plus de quoi vivre. Donc les enfants, dès 7 ou 8 ans, parfois même plus jeunes, sont mis à contribution. Si une femme est payée la moitié d’un salaire masculin, un enfant touche le quart. Et ne va pas à l’école.

Et cela ne posait aucun problème moral ?

Le travail des enfants est dénoncé par tous les réformateurs sociaux, qui évoquent une “dégénérescence de la race”. Les exposer à un labeur de dix heures par jour explique leur forte mortalité.

Si, bien sûr. Le travail des enfants est dénoncé par tous les réformateurs sociaux, qui évoquent une « dégénérescence de la race ». Les exposer à un labeur de dix heures par jour explique leur forte mortalité et le fait qu’un jeune homme sur deux, dans certaines villes, soit réformé du service militaire et de la guerre. Ce sont des alertes démographiques très fortes. En 1838, le médecin Louis-René Villermé réalise, à la demande de l’Académie des sciences morales et politiques, une enquête sur la situation sanitaire des travailleurs. Et la loi de 1841 régit le travail des enfants. D’abord sur l’interdiction du travail de nuit avant 8 ans, et au-delà de dix à douze heures journalières selon les pays.

Certains patrons ont-ils refusé de faire travailler les enfants ?

Le patronat de Mulhouse, protestant pratiquant, réfléchit dans les années 1830 à la place des enfants dans ses usines. L’intérêt démographique de la nation, les questions économiques et de la dignité ouvrière s’invitent dans ses réflexions. Faire travailler une main-d’œuvre trop jeune n’est pas rentable, car elle sera plus vite fatiguée. Il en vient à se dire qu’il n’est peut-être pas bon de se faire concurrence sur ce terrain.

La loi a-t-elle contraint les industriels ?

Au XIXe siècle, le patronat est contre le principe de législation. Si politique sociale il doit y avoir, il préfère la faire lui-même plutôt que de la confier à l’État. Le patron tient le rôle de père de famille en quelque sorte. Il s’occupe de ses ouvriers, est maître chez lui et refuse tout inspecteur de travail.

Comment se développe la législation ?

Après les enfants, vient la question des femmes. La principale mesure est l’interdiction du travail de nuit et du travail souterrain. D’abord pour des questions démographiques. On pense aux femmes procréatrices et à la dangerosité dans les mines. Mais intervient aussi une question morale dans une Europe protestante et catholique : comment accepter des femmes sous terre, où la chaleur étouffante oblige à travailler à moitié nu ? Une source de dépravation terrible !

Quand la question de la santé et de la sécurité des salariés s’est-elle posée ?

Tout est parti de l’Allemagne avec les lois Bismarck de 1884 à 1886 sur la vieillesse, la maladie et les accidents du travail, en priorité pour les hommes qualifiés. Ce sont des lois d’assurance contre ces risques, car le système des assurances privées est en plein développement.

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Isabelle Lespinet-Moret historienne Isabelle Lespinet-Moret historienne (Herve Boutet/Hervé Boutet)

© Hervé Boutet

Les industriels acceptent-ils cette régulation ?

La loi de 1898 sur l’indemnisation des accidents du travail est un tournant pour les patrons français, même si elle les bride assez peu. Auparavant, en cas d’accident, le salarié devait lancer un procès au pénal. Une démarche difficile et coûteuse. Dans les mines, les accidents concernaient souvent des dizaines de personnes et entraînaient des procès coûteux pour les compagnies. Petit à petit, à travers des congrès internationaux, les industriels français, principalement de la métallurgie, de la sidérurgie et des transports, sont sensibilisés à ces coûts. Ils voient dans l’indemnisation une bonne solution pour éviter la ruine. Avec cette loi, un basculement se fait. La responsabilité est déplacée. Ce n’est plus l’ouvrier maladroit ou le patron inconséquent qui est la cause d’accidents, c’est la situation du travail lui-même qui est porteuse de risque. L’ouvrier blessé déclare son accident à l’hôpital et au maire et ses frais d’hospitalisation et de pharmacie sont pris en charge. À moins que son alcoolisme ne soit mis en cause.

Les maladies professionnelles sont-elles indemnisées ?

La France est très en retard sur ses voisins européens. En 1893, une loi sur l’aération des ateliers est votée, puis viendront celles sur les maladies professionnelles.

Les syndicats portent les thèmes de la santé et de l’hygiène. La France est très en retard sur ses voisins européens. En 1893, une loi sur l’aération des ateliers est votée, puis viendront celles sur les maladies professionnelles. La loi de 1919 concerne deux d’entre elles, le saturnisme et le mercuralisme. Des médecins, à l’instar d’Albert Calmette et Désiré Verhaeghe, œuvrent en tant que conseillers des syndicats ouvriers.

De grands noms des avancées sociales, comme Jean-Baptiste Godin, sont un peu tombés dans l’oubli...

Jean-Baptiste Godin est une exception dans le monde des patrons ! Cet entrepreneur chauffagiste de l’Aisne a produit des poêles, puis du mobilier urbain, notamment les colonnes Morris. C’est un socialiste qui construit des logements exemplaires au confort sanitaire incroyable, plus avancés que ceux des bourgeois de Paris. Il instaure un temps de travail réduit à huit heures. À sa mort, il lègue son entreprise à ses ouvriers sous la forme d’une coopérative.

Les grandes figures féminines sont encore moins connues. Qui sont-elles ?

On les trouve parmi les syndicalistes et les féministes. Je pense à Marguerite Durand, qui fonde le journal La Fronde, entièrement fabriqué par des femmes. Elle agit dans les cercles féministes et de pouvoir. Elle obtient la création d’un office spécifique pour le travail des femmes, en 1907. Ce sera un échec, parce qu’il fait double emploi avec l’Office du travail créé en 1891. Mais c’est une tentative intéressante.

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Isabelle Lespinet-Moret Isabelle Lespinet-Moret (Herve Boutet/Hervé Boutet)

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À partir de quand parle-t-on vraiment de travail des femmes ?

On les trouve dans l’agriculture comme ouvrières, ou dans l’ombre de leur mari exploitant ou métayer. À la fin du XIXe siècle, elles n’ont pas le droit d’avoir un compte en banque, un chéquier... Elles sont là, mais invisibles pour l’administration fiscale. Il y a des patronnes dans certaines professions artisanales, souvent des veuves. À cette époque, le veuvage, c’était la grande émancipation ! L’industrialisation fait sortir les femmes de leur domicile et de la sphère familiale. Elles deviennent plus massivement salariées, même si, officiellement, leur salaire est donné à leur mari jusqu’en 1893. Elles participent dès les débuts à l’artisanat et à l’industrie, que ce soit à domicile, en atelier ou en usine.

Dans quels secteurs les trouve-t-on ?

Dans la première moitié du XIXe siècle, on travaille en famille dans les mines. Les femmes, sous les ordres des hommes, trient le charbon en surface avec les enfants.

Le textile fonctionne à 80 % avec des femmes, qu’elles soient tisseuses, fileuses, dans la confection... Les femmes sont présentes dans l’emballage, le carton, l’agroalimentaire, notamment dans les conserveries de sardines, exclusivement féminines. Dans la première moitié du XIXe siècle, on travaille en famille dans les mines. Les femmes, sous les ordres des hommes, trient le charbon en surface avec les enfants. On les dit faibles, mais cela ne gêne personne de leur faire pousser des wagonnets de 300 kg...

Les syndicats ont-ils accompagné les combats des femmes ?

Pas du tout ! Le syndicalisme est essentiellement masculin et défend son cœur de cible : l’ouvrier, homme, qualifié... Il existe une grande hostilité envers les femmes vues comme des concurrentes puisque leurs salaires sont plus faibles... Et nombre de syndicalistes partagent avec l’élite bourgeoise la représentation du rôle de la femme à la maison, pour procréer et éduquer les enfants. La Première Guerre mondiale incite les syndicats à s’ouvrir aux femmes en tant qu’ouvrières.

L’amélioration des conditions de travail va-t-elle plus lentement pour les femmes ?

La révolution de l’organisation scientifique du travail s’opère pendant la Première Guerre mondiale et se développe dans les années 1920 et 1930. Elle réagence la main-d’œuvre. Les femmes se retrouvent à nouveau parmi les ouvriers les moins qualifiés. Dans l’automobile, l’électricité, la chimie, les ouvriers spécialisés sont des femmes, les ouvriers qualifiés des hommes. Elles ont de moins bonnes conditions de travail, sont moins bien payées et moins bien protégées. Lors de la crise des années 1930, les femmes sans emploi, mariées à un homme qui touche le chômage ou travaille, ne reçoivent pas les aides de l’État.

De quand date la préoccupation pour les risques psychosociaux ?

Je travaille justement sur la « fatigue industrielle ». Au XIXe siècle, on parle d’usure au travail. C’est seulement dans les années 1920 que l’on voit surgir le terme de fatigue industrielle, en lien évident avec l’organisation scientifique du travail. Le temps de travail s’est certes raccourci, mais il s’est aussi densifié, dicté par une machine. Ceux qui s’intéressent alors à la fatigue industrielle sont surtout des psychologues, qui élaborent des tests et évoquent la fatigue physique et mentale.

L’industrie reste moteur des avancées sociales et du droit du travail...

Au XIXe siècle, toute la législation est avant tout industrielle. Après les années 1920-1930, on l’élargit à l’agriculture, au commerce et aux services. Mais ces deux derniers secteurs vont bénéficier d’avantages sociaux, davantage grâce à leurs conventions collectives qu’au cadre législatif général. C’est lié, encore une fois, à l’importance de l’industrie.

Propos recueillis par Guillaume Dessaix et Cécile Maillard

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