Enquête

L’IA, porte d’entrée des docteurs en entreprise

Les docteurs en IA sont prisés par les start-up et les grands groupes du numérique. Leur exemple peut-il inciter d’autres secteurs du privé à recruter des docteurs ? Les entreprises restent encore très frileuses.

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L'Oreal recherche un panel varié de compétences pour adapter ses métiers et ses business.

«Nous avons recruté des docteurs, car nous ne pouvions simplement pas faire autrement», explique Jonathan Baptista, le président et cofondateur de DeepLife. Cette medtech qui développe des jumeaux numériques de cellules grâce à l’intelligence artificielle compte 85% de titulaires d’une thèse parmi sa douzaine de salariés. «Nous avons besoin de ce jus de cerveau, de ces personnes qui ont écrit des papiers, car nous devons concevoir nos propres briques d’IA», reprend l’entrepreneur.

À l’image de DeepLife, nombre de start-up de l’IA ont été créées avec ou par des docteurs. Ces profils de pointe semblent aujourd’hui les seuls capables de prendre en main cette technologie très en vogue et complexe techniquement. «Le sujet est devenu mature, mais les ingénieurs ou titulaires de master ne sont pas encore prêts pour assurer ce type de R&D, explique Amandine Bugnicourt, la cofondatrice du cabinet spécialisé dans le recrutement des titulaires de doctorats, Adoc Talent Management. Ce décalage temporel sur ces thématiques d’avant-garde profite à l’employabilité des docteurs.»

Les jeunes pousses peinent cependant à concurrencer les grands groupes du numérique, qui ont toujours convoité ces profils. Habitués à ce type de recrutements et proposant des rémunérations parfois déconnectées de la valeur du marché, ces groupes ont pris une longueur l’avance. «Beaucoup de docteurs sont alpagués par des géants comme Google ou Criteo, avec qui nous ne pouvons pas rivaliser, explique le cofondateur de DeepLife. En attendant une correction du marché, nous pouvons les récupérer après qu’ils ont passé plusieurs années dans les grands groupes.»

L’entreprise alsacienne CatData, spécialisée dans la production et le traitement de données pour la filière automobile, a recruté son premier docteur en 2019, rapidement suivi d’un second en 2020. «À l’époque, j’avais déjà identifié que les entreprises qui n’auraient pas de compétences IA en interne seraient en retard dans les années suivantes», explique Thierry Floureux, le gérant de cette PME de 14 salariés, dont deux docteurs, bientôt trois. Désormais, l’IA accélère le processus de création des bases de données de CatData et y corrige des erreurs. Une IA dite générative, à l’image de ChatGPT, a par ailleurs été développée en interne, pour assister les informaticiens et experts métiers. «Nous avons conçu et entraîné nos modèles suffisamment tôt, grâce à nos propres données qualitatives et quantitatives, reprend le gérant. Résultat : aujourd’hui, nous sommes en avance par rapport à nos compétiteurs ou à de nouveaux entrants sur ce marché.»

D’autres entreprises, jusqu’ici peu intéressées par les docteurs, se tournent vers eux lorsqu’il s’agit d’assurer leur virage vers l’IA. «Il y a dix ans, personne ne cherchait ce type de profils, mais d’un coup, tout le monde s’est réveillé», observe Amandine Bugnicourt. À présent, l’IA est le secteur numéro un pour lequel le cabinet de recrutement de docteurs est sollicité, à égalité avec la healthtech.

Des Profils agiles, opérationnels

Du côté des grands groupes cependant, difficile de chiffrer précisément le nombre de salariés titulaires d’une thèse en lien avec l’IA. Thales affiche 600 chercheurs et ingénieurs experts dans ce domaine et 100 nouveaux doctorants chaque année sur le sujet. Plutôt que de viser un niveau universitaire, le géant de la beauté L’Oréal explique, quant à lui, traquer les compétences : «Nous sommes à la recherche de profils assez versatiles, agiles, capables de combiner les différents modèles tout en saisissant les limites de ces technologies, qui évoluent très vite», explique Stéphane Lannuzel, le directeur du programme Beauty Tech pour le groupe.

«Évolution réglementaire, transformation digitale, crise sanitaire... Certaines entreprises se retrouvent devant un mur : “On innove ou on crève”, nous disent-elles. Or, les docteurs peuvent accompagner ces types de transitions, tous secteurs confondus», commente la cofondatrice d’Adoc Talent Management.

L’engouement des entreprises du numérique pour les docteurs en IA va-t-il essaimer dans d’autres secteurs, comme celui de l’énergie ? Concerner d’autres doctorats scientifiques ? Les entreprises semblent toujours frileuses à l’idée de recruter un docteur. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, sur les 14000 docteurs formés chaque année en France, 39% sont employés dans le privé. Pour Éric Steyer, consultant en management de stratégie R&D pour le cabinet Ark Management, «il y a une méconnaissance de ce que peut être un docteur. Ce sont des profils un peu particuliers, mais très opérationnels. Or les entreprises ont encore une vision très académique du doctorat.» En France, les docteurs, souvent assimilés à des ingénieurs, ne sont pas systématiquement reconnus, notamment financièrement, pour leurs trois années d’études supplémentaires. À l’étranger, si. Or leur rémunération peut en partie être subventionnée par un crédit d’impôt recherche.

En 2021, la loi de programmation de la recherche s’était fixé l’objectif d’augmenter de 50% le nombre de doctorants Cifre entre 2021 et 2027, de 1500 à 2250 par an. Ces doctorants qui ont préparé leur thèse en entreprise étaient 1760 en 2023 et devraient être 1850 cette année, précise l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT). Environ 70% d’entre eux poursuivent leur carrière dans le privé. 

Ingénieur ou docteur, deux approches des problèmes

Ce sont deux profils différents, mais très complémentaires. « L’ingénieur a de la méthode, maîtrise ses sujets : il est “câblé” pour trouver une solution à un problème. Le docteur, lui, challenge l’existant et s’autorise à poser la question autrement », analyse Clarisse Angelier, la déléguée générale de l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT). «En travaillant avec des docteurs au quotidien, je suis tous les jours étonné !, témoigne Jonathan Baptista, le président et cofondateur de DeepLife. Ils ont souvent une faible compréhension de l’écosystème de l’entreprise, et leurs compétences en communication doivent être adaptées. Mais je suis impressionné par la qualité de leur travail et par leur implication : ils s’approprient le projet, traquent toutes les sources, les références, vont dans le détail comme s’ils préparaient une thèse. C’est une grande qualité, mais parfois, on peut répondre aux clients avec des choses très simples... » Les habitudes de travail n’étant pas les mêmes dans le privé que dans le public, un accompagnement est parfois nécessaire lors de l’intégration d’un docteur dans une équipe. C’est encore plus vrai quand il n’y a pas de docteurs au sein de l’entreprise.

 

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