L’audacieuse proposition de l’Autorité de sûreté nucléaire pour de nouveaux réacteurs en France

Nouveau nucléaire, EPR de Flamanville, prolongation des réacteurs, déchets, combustibles usés, manque de précaution… Lors d’une audition au Sénat mercredi 7 avril, Bernard Doroszczuk, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a pu aborder dans le fonds tous les sujets sensibles du nucléaire français. Il a aussi formulé une proposition assez inattendue.

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Nuward SMR
Développé par le CEA, EDF, Naval Group et Technicatome, le petit réacteur nucléaire modulaire français Nuward devrait voir le jour d'ici 2030. Prévu initialement pour l'export, il aurait toute sa place en France selon l'ASN.

Fait assez inhabituel, Bernard Doroszczuk, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a été applaudi à la fin de son audition par la Commission des affaires économiques du Sénat mercredi 7 avril. Les sénateurs présents dans l’hémicycle ou en ligne remerciaient ainsi le président de l’ASN pour la précision et la clarté de ses réponses sur un sujet très technique, mais aussi économique et éminemment politique. Choix du mix électrique à 2050, construction de nouvelles capacités de production électrique pilotable, prolongations des réacteurs, gestions des déchets et des combustibles usés, pertes de compétences de la filière, défis d’EDF, les politiques français, qui « procrastinent » depuis des années, selon Bernard Doroszczuk, doivent « prendre des décisions dans les cinq ans » qui viennent au plus tard, sur quasiment tous ces sujets.

Le président de l’ASN a, durant cette audition, réussi à donner aux sénateurs tous les éléments pour sortir des idées reçues et débats idéologiques sur le nucléaire, et décider en toute connaissance de sûreté (et non de sécurité qui n’est pas de la responsabilité de l’ASN), sur tous ces sujets. Il a surtout proposé de nouvelles voies pour aborder la question de l’avenir du nucléaire en France. Un exploit qui méritait effectivement des applaudissements.

Prolongation à 60 ans pas garantie

Sur la question de l’avenir du parc nucléaire français. Bernard Doroszczuk a rappelé que si les centrales n’avaient pas légalement de limite de durée de vie, les cuves des réacteurs, avaient été « prévues pour tenir pendant 40 ans sans risque pour la sûreté ». Qu’à ce stade, l’ASN n’a donné qu’un avis positif générique, en février, pour la prolongation à 50 ans des 32 réacteurs du palier 900 MW. Et que même si le grand carénage, dont le coût est évalué à 50 milliards d’euros courant sur dix ans, est « un des investissements les plus rentables pour EDF ces dernières années », les dossiers fournis par EDF permettent de justifier un fonctionnement jusqu’à 50 ans mais pas au-delà. « Pour certains réacteurs, aller au-delà de 50 ans est un peu juste. Les marges actuelles sont assez faibles et il faudrait des études, voire de la recherche, supplémentaires.»

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Mais « on ne peut pas attendre 2035, pour savoir si les réacteurs pourront aller au-delà », prévient Bernard Doroszczuk. Selon lui, il faut « anticiper » maintenant « l’horizon 2035-2040, le moment où la durée de fonctionnement des plus anciens des réacteurs du parc d’EDF sera entre 50 et 60 ans »et prévoir le cas où « les prévisions en matière de nouvelles capacités énergétique et d’efficacité ne sont pas au rendez-vous ». En clair, il faut se poser maintenant la question de savoir comment « conserver à l’horizon 2035 des capacités de production électrique pilotables » en construisant de nouvelles ou en maintenant « au-delà de 60 ans le fonctionnement des centrales nucléaires actuelles ».

Les SMR plus sûrs 

Mais contrairement à l’idée poussée par EDF de déclencher rapidement la construction de six nouveaux EPR en France, le président de l’ASN propose une autre option. « Le choix audacieux serait de choisir le SMR pour le nouveau nucléaire », a lancé le président de l’ASN aux sénateurs. Le SMR ou petit réacteur nucléaire modulaire, serait en effet plus sûr que les grands réacteurs de troisième génération, comme l’EPR d’EDF. « Les SMR présentent, sur le papier, potentiellement des avancées très significatives en terme de sûreté. Ce n’est pas le cas de l’EPR 2 », la nouvelle version de l’EPR, optimisée proposée par EDF, a expliqué Bernard Doroszczuk. Selon l’ASN, dans un SMR, « le risque de fusion du cœur est exclu, et donc il n’y a pas de risques de rejet de produit radioactif à l’extérieur. » 

Certes, l’option SMR, qu’Emmanuel Macron avait commencé à défendre en novembre 2020 chez Framatome, est plus chère, reconnaît le président de l’ASN. Son coût de production au mégawattheure serait autour de 120 euros alors que le coût visé par EDF pour l’EPR 2 est de 80 euros par mégawatt. Mais le SMR se fabriquant grandement en usine, ce coût pourrait être réduit. Si pour l’instant ce sont les Américains, les Russes et les Chinois qui caracolent en tête dans la course aux SMR, les Français ont un projet, Nuward, moins avancé, mais qu’EDF réserve à l’export. « Un marché en France pourrait donner du volume et conduire à une réduction du coût », propose le président de l’ASN.

L'exclusion de rupture non validée pour l'EPR 2

On comprend d’autant mieux sa proposition que l’option EPR2 d’EDF n’a pas convaincu l’ASN. Si l’autorité s’est prononcée globalement positivement en 2019 sur les options de sûreté de l’EPR, « nous avons souligné un point principal, l’hypothèse d’exclusion de rupture, qui n’est pas réglé » et nécessite une très haute qualité d’exécution des travaux, notamment des soudures, que - on le voit encore sur l’EPR de Flamanville (Manche) - EDF n’avait pas été en mesure d’assurer. D’ailleurs, après les soudures, un nouveau défaut sur des picages cette fois pourrait encore repousser encore le démarrage de l’EPR français pour lequel il n’y a déjà « plus de marge » pour tenir le dernier calendrier annoncé qui vise une connexion au réseau en 2023, voire un risque élevé de dérapage

L’ASN s’engage néanmoins à « prendre officiellement position avant l’été 2021 pour dire si oui ou non l’hypothèse d’exclusion de rupture peut être retenue pour l’EPR 2 » de manière à ce que « les éléments qui seront donnés par EDF au gouvernement pour faire son choix en 2022, en 2023, puissent en tenir compte. » Ce qui aurait un impact fort sur les coûts de l’EPR 2. En poussant en parallèle l’option SMR, on imagine que la position risque d’être négative.

Le grand carénage, défi pour la filière...

En revanche, Bernard Doroszczuk a défendu la capacité de la filière française à construire de nouveaux réacteurs nucléaires et a donné des pistes pour reconquérir et conserver les compétences perdues. Selon lui en effet, les travaux pour prolonger les réacteurs du palier 900 MW à 50 ans, qui « débutent en 2021 avec un pic d’activité industrielle en 2026 » vont augmenter la charge de travail par trois dans les segments des travaux de génie civil et du contrôle commande et par six pour la mécanique (tuyauterie, échangeur, robinetterie) dans les cinq ans à venir.

Un défi de plus pour les prestataires d’EDF, d’autant « qu’un certain nombre sont à la fois impliqués dans le nucléaire et dans d’autres secteurs à forte technicité, et notamment l’aéronautique, et que certains sont dans des situations difficiles du fait de la crise économique ». Sans parler « des restructurations industrielles de grands groupes qui ont décidé de se séparer parfois de leur activité nucléaire », comme Engie, alors qu'il est « important de trouver des repreneurs pour maintenir ces activités ».

... mais opportunité pour les compétences

Mais aussi une opportunité. Les travaux du grand carénage sur les cinq ans à venir sont « la possibilité de reconstruire une industrie mécanique pour faire face aux projets de nouveaux nucléaires. », estime Bernard Doroszczuk. Et la question des compétences « ne peut pas être un argument pour ne pas aller vers un nouveau nucléaire ». La construction du nouveau nucléaire « est accessible pour l’industrie française ». Mais au lieu d’EPR, ce sont peut-être des SMR que construira la filière nucléaire pour garantir à la France des capacités de production pilotable d’électricité en complément des énergies renouvelables.

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