Enquête

Face au manque de personnel, les industriels en appellent aux retraités

Pour pallier le manque de personnel et trouver des savoir-faire pointus, de nombreux industriels se tournent vers les retraités. Une main-d’œuvre qui suscite un regain d’intérêt dans un marché de l'emploi tendu.

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Chauffeur de bus
Face à la pénurie de chauffeurs de bus, les sociétés de transports ont dû rappeler des retraités.

Le discours ambiant sur la "guerre des talents" – plutôt jeunes dans l’imaginaire collectif – tend à l’occulter, mais beaucoup d’entreprises font appel à des retraités, notamment dans l’industrie. Au moins 495 000 personnes de 55 ans et plus cumulaient ainsi un travail avec une pension de retraite en France en 2020. Avec les difficultés de recrutement actuelles, un regain d’intérêt entoure cette main-d’œuvre.

Fin septembre, Ile-de-France Mobilités lançait ainsi un appel aux conducteurs militaires et gendarmes à la retraite pour faire face à la pénurie de chauffeurs de bus franciliens. Quelques mois plus tôt, la RATP avait déjà proposé à environ 90 conducteurs fraîchement retraités de revenir garnir ses rangs "dans un contexte d’absentéisme élevé", en partie lié au Covid-19. «Tous les secteurs nous sollicitent depuis mi-2021 et l’industrie est l’un des derniers arrivants. Les industriels cherchent des nouvelles solutions de sourcing», affirme Jean-Emmanuel Roux, le fondateur de la plateforme TeePy Job où 40 % des candidats sont retraités. «Le regard des entreprises est tellement braqué sur les jeunes actifs qu’elles pensent encore peu aux retraités, alors qu’ils représentent un pool immense de talents», fait valoir de son côté Caroline Young, la présidente d’Experconnect qui, chaque année, met 1 200 experts retraités de métiers essentiellement industriels à disposition des entreprises.

Certains n’ont pas attendu la crise sanitaire pour compléter leur effectif avec cette population. Implantée à Gazeran dans les Yvelines, la PME de chaudronnerie, tôlerie et usinage de précision CTA-MGA avait déjà réintégré trois de ses salariés à la retraite avant le Covid, à temps complet et sur leur poste habituel. Un technicien d’usinage s’est ajouté à la liste début novembre. «Nous essayons de le remplacer, par un jeune par exemple, mais on ne va pas réussir tout de suite. On ne trouve personne ! Il me manque déjà deux ou trois techniciens dans l’atelier», explique le patron Thomas Boust. Cette fois-ci, il a dû accéder à la demande de son salarié de passer en horaires de journée au lieu de travailler de midi à 21 heures.

Faire appel à des retraités est aussi devenu habituel pour Didier Brumpt-Froissard, le directeur général des Établissements Froissard, une entreprise de dix salariés à Brignais (Rhône). Pour les trois dernières années, la société de gravure de plaques patronymiques et signalétiques a accueilli jusqu’à trois retraités simultanément et pas uniquement des ex-salariés. Alors que plus de deux tiers des emplois exercés dans le cadre d’un cumul avec la retraite le sont à temps partiel, le patron dit proposer en général «un contrat de vingt heures par semaine pour 700 euros net par mois, qui me coûte 900 euros toutes charges comprises» dans une logique de complément de revenus pour le retraité. Celui travaillant en ce moment chez Froissard a cependant un statut de microentrepreneur.

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Pour faire perdurer l’expertise

Pour d’autres entreprises, le recours aux retraités permet surtout de se procurer des savoir-faire difficilement accessibles sur le marché du travail. EDF, Airbus, Thales... De nombreux grands groupes utilisent ainsi Experconnect pour trouver principalement des techniciens et ingénieurs, âgés de 63 ans en moyenne. L’Oréal a adopté la solution depuis 2011, en particulier pour son activité de recherche et d’innovation. «Initialement, ce partenariat visait à garder un lien avec nos retraités pour éviter des soucis de concurrence, explique Jean-Claude Legrand, le DRH du groupe de produits de beauté. Mais c’est aussi un outil pour faire perdurer l’expertise dans des domaines très pointus.» En France, L’Oréal a ainsi sollicité quinze experts retraités en 2021, pour trois missions d’une dizaine de jours chacun en moyenne.

Directeur de Power & Gaz Renouvelable qui conçoit des centrales électriques chez Vinci Environnement, Thomas Chauveau a associé trois retraités de l’ingénierie d’EDF au projet de centrale d'une filiale de l’énergéticien en Guyane, celle du Larivot. «Ces personnes ont déjà vécu la construction de centrales électriques avec l’exigence d’EDF alors que d’autres prestataires n’ont pas forcément d’expérience avec ce client», apprécie-t-il. Reste que ces retraités «peuvent être fragiles dans la durée», nuance Didier Brumpt-Froissard. La motivation de son actuel employé retraité, Serge Corlin, laisse aussi songeur. «Je continue de travailler uniquement pour l’aspect financier. Je ne suis pas retourné bosser par amour du métier», confie celui-ci. À l’inverse, les sociétés mettant en relation les entreprises avec cette main-d’œuvre vantent son savoir être, sa fiabilité et une envie de transmettre. «Le cumul emploi-retraite peut répondre à un besoin, mais il s’agit d’une réponse temporaire qui ne règle rien sur le fond», souligne Annie Jolivet, spécialiste de l’emploi des seniors au Centre d’études de l’emploi et du travail du Cnam. D'autant que le recours aux retraités peut apparaître en interne comme une solution de bricolage témoignant d'une faible attractivité de l'entreprise. 

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