«Il ne faudrait pas que les Français en voulant renverser la table cassent tout le mobilier», s’inquiète Bruno Grandjean. Le président du directoire de Redex, un fabricant de machines-outils qui réalise la quasi-totalité de son chiffre d’affaires à l’exportation, ne cache pas son appréhension par rapport à la nouvelle donne politique qui pourrait émerger après le deuxième tour des élections législatives. Une Assemblée dominée par le Rassemblement national? «Ce serait un saut dans l’inconnu. Le programme du RN est contre-productif pour l’économie française. Il ne parle même pas de compétitivité», s’alarme encore l’industriel implanté à Ferrières-en-Gâtinais (Loiret) qui emploie près de 400 salariés. L’audition de Jordan Bardella devant la CPME, en mars, a achevé de le convaincre que le RN décidément ne «comprenait rien à la réalité des entreprises».
Des organisations patronales prudentes
Depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, «c’est l’inconnu, il y a un grand stress chez les patrons», concède un industriel. Rares sont ceux à vouloir mouiller le maillot et s’engager à découvert sur le terrain politique, comme les exhorte Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie. Une prise de position directe d’industriels aurait toutes les chances d’être contre-productive, argumente le responsable d’une grande fédération industrielle, pas pressé d’alimenter le discours anti-élite. «Cela ajouterait de la confusion à la situation», abonde un membre du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (METI), qui n’exclut pas de prendre la parole lorsque les programmes de chaque parti auront été détaillés.
Depuis le 9 juin, les organisations patronales affichent la même réserve. Même s’il ne cite aucun parti, le communiqué de presse du Medef diffusé le 11 juin pointe que «certains proposent des mesures économiques contraires» aux réformes défendues par l’organisation patronale, en listant «le retour à la retraite à 60 ans ou 62 ans», «la nationalisation des autoroutes» ou «la sortie de l’énergie éolienne», inscrit dans le programme de Jordan Bardella, que les sondages et le résultat des élections européennes positionnent en tête. «Nul n’échappera au principe de réalité», rappelle pour sa part la CPME en appelant à maintenir la politique de l’offre et réduire les déficits.
"Si vous m'aviez parlé du RN il y a dix ans, j'aurais eu peur"
La perspective de prendre pied dans le débat publique met mal à l’aise une partie de leurs adhérents. «Il faut se rendre à l’évidence : pour le monde de l’industrie, il vaut mieux Bardella que LFI», assure le représentant d’une fédération territoriale. «La réalité, c’est que le patronat est divisé. Plus vous êtes un grand patron, plus vous avez peur pour l’image du pays et les taux d’intérêts. Plus vous êtes petit et plus c’est le manque d’ordre qui vous importe et certains votent RN», constate un autre industriel, bien au fait des équilibres du patronat. Quant aux grands groupes, qui dépendent de commandes publiques, ils ne veulent froisser ni leurs salariés ni insulter l'avenir.

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Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
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Certains restent de marbre par rapport à l’accélération inédite du temps politique. L’hypothèse d’une majorité dominée par le RN ? «Quelle que soit la prochaine majorité, elle devra se frotter à la réalité. C’est facile de promettre la retraite à 60 ans pendant une campagne, mais après elle devra gérer», dédramatise un patron d’une entreprise fortement exportatrice, qui se dit «pas du tout inquiet» pour l’après 7 juillet. Le même patron reconnaît que «si vous m’aviez parlé du RN il y a dix ans, j’aurais eu peur, car ils prévoyaient la sortie de l’euro et le Frexit». Il juge par ailleurs que le RN pourrait suivre l’exemple de Georgia Meloni, la présidente du Conseil d’extrême-droite en Italie, qui «n’a pas fait banqueroute ni n’est sortie de l’euro». «Aucun politique ne s’amusera à casser le tissu industriel», abonde un autre industriel.
Le message personnel de Nicolas Dufourcq
Dans les groupes WhatsApp qui regroupent les patrons de la French Fab, la communauté du «coq bleu» mise sur pied par Bpifrance, certains patrons s’interrogent pourtant sur le positionnement à adopter. Réagir ? Si oui, comment et à quel moment alors que les alliances se font et se défont encore à un rythme effréné ? «On s’échange pas mal de messages entre nous. Il faut communiquer à nos équipes pour expliquer que c’est important de garder un cap. Mais en même temps, cela reste délicat, chacun est libre de son vote », résume une dirigeante d’entreprise familiale présente sur la boucle, qui reconnait ne pas être complètement à l’aise avec l’exercice.
Sur le réseau, le dirigeant de Bpifrance Nicolas Dufourcq y est aussi allé de son message personnel, qu’il a effacé quelques heures plus tard lorsque le journal L’Informé en a mentionné l’existence. «Ce n’était pas un appel au vote ou aux valeurs, mais il voulait rappeler qu’il y a un risque possible de déstabiliser l’écosystème construit ces dernières années et que les patrons ont un rôle à jouer », pointe-t-on dans son entourage.
Installé dans l’Aisne, où le RN a raflé plus de 50% des voix, un industriel reconnaît que «c’est presque une prise de position politique de dire que l’Etat a fait beaucoup pour nous ces dernières années. S’il y a une inquiétude, c’est de casser cette dynamique de renaissance de l’industrie française ». Après quatre années de chocs incessants - entre Covid, pénuries, flambée des prix de l’énergie et taux – la plus grosse crainte des patrons est l’ouverture d’une nouvelle période d’instabilité. D'autant que bon nombre aimeraient voir la politique de l'offre engagée ces dernières années se poursuivre.
Incertitudes sur la politique économique
«Le gouvernement n’a pas fait tout bien, mais il a fait ce qu’il fallait pour les entreprises», souligne une entreprise des Hauts-de-France exportatrice, inquiète par ailleurs du repli sur soi porté par le programme du RN. Le flou du programme économique de l'extrême droite n’inspire pas confiance aux patrons. «Est-ce que le RN voudrait rétablir l’ISF, refiscaliser, bloquer la réforme de l’assurance-chômage, revenir à la retraite à 60 ans ?», s’interroge Pierre Gattaz, qui plaide pour continuer à faire baisser les impôts et la dette. «L’attractivité de la France est au top, mais il suffit de quelques mesures contre-productives pour faire fuir les patrons français et étrangers. Et vous en avez ensuite pour cinq ans pour remonter la pente», prévient-il. Certains dressent un parallèle avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, avant le tournant de la rigueur. «Mais l’économie française était plus forte à l’époque pour subir une pareille aventure», pointe un industriel.
A côté de l’épouvantail des retraites, « l'immigration zéro, c’est une connerie. Il faut de l’immigration choisie pour plein de secteurs», plaide un autre patron. Certains secteurs, comme celui des énergies renouvelables, se sentent plus directement menacés, alors que le Rassemblement National prévoit de stopper tous les projets éoliens et de réorienter les soutiens publics aux renouvelables vers les ménages. Dans ce contexte instable, certains industriels ont plus de questions que de réponses. «Cela fait longtemps que cela gronde dans les territoires. Je demande comment on est arrivés là sans le voir», remarque le patron d’une PME industrielle du Nord.



