« L’heure est grave », a prévenu la Première ministre, Elisabeth Borne, lors de son intervention lundi 29 août devant les patrons du Medef. Pour éviter des coupures dans l’approvisionnement d’électricité et de gaz cet hiver, les entreprises vont devoir dès à présent faire un effort pour chasser les consommations superflues. Elisabeth Borne les a sommées de se doter de leur propre plan de sobriété d’ici à la fin du mois de septembre... Au risque de se voir couper le robinet. Même si les stockages de gaz sont remplis au-delà de 90%, le gouvernement n’écarte pas le scénario du pire. Beaucoup dépendra de la météo. Si « les livraisons de gaz russes s’arrêtent et que l'on entre dans une période où un pic de froid s’installe autant sur la France et l’Allemagne, on doit voir comment faire face », résume Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition énergétique.
Pour passer l’hiver plus sereinement, la consommation de gaz et d’électricité devrait baisser de 10% globalement, selon le gouvernement. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire encourage à « regarder si des bâtiments peuvent être fermés, si on peut s’organiser différemment pour consommer moins d’énergie. Le délestage doit être la toute dernière option ».
Des groupes déjà mobilisés sur les enjeux d'énergie
Les entreprises n’ont pour la plupart pas attendu pour optimiser leur consommation et abaisser leur facture d’énergie. Limiter le chauffage dans les bureaux, se doter d’ampoules et de nouveaux équipements moins énergivores… Le plus facile a souvent été fait dans les entreprises industrielles, qui représentent environ 20% de la consommation énergétique française. Cet été, la PME AuCoffre.com, spécialisée dans les achats d’or et de métaux précieux – qui doit se doter de sa propre usine d’estampage à la fin de l’année – a bataillé pour augmenter les degrés de la climatisation, « parfois contre l’avis des jeunes collaborateurs ». « Mais je n’ai pas attendu que la Première ministre me le demande », s’amuse son dirigeant, Jean-François Faure.
Victoria Digital, une PME spécialisée dans l’équipement d’hôtels en systèmes audiovisuels, a déjà changé le système d’éclairage en LED de son entrepôt de 5000 m2, implanté en Eure-et-Loir. La société a investi dans des pompes à chaleur pour le système de chauffage.Mais « je ne sais pas trop ce que l’on peut faire de plus », reconnaît Christophe Gamon, directeur du développement de la PME.

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Quelles marges de manoeuvre à court terme?
C'est là toute la question. Trouver de nouvelles pistes d’économie à actionner rapidement n’est pas toujours facile. Investir dans de nouveaux bâtiments ou revoir ses processus de production prend par définition plus de temps. Trop pour voir un effet cet hiver. « Pour nous, à court terme, consommer moins revient à produire moins », résume Laurent Musy, le PDG du fabricant de tuile Terreal, qui a été sollicité comme toutes les entreprises fortement consommatrices d’énergie pour savoir s’il pouvait effacer ses consommations ou être rationné en cas de nécessité. Au sein de son usine de Chagny (Haute-Saône), le groupe vient d’installer pour deux millions d’euros un nouvel échangeur thermique, afin de recycler la chaleur de ses fours. Mais pour déployer encore plus vite le procédé dans d’autres usines, l’industriel s’interroge sur les aides disponibles.
« C’est très compliqué de placer le curseur entre développement économique et attention portée à la consommation », estime Nicolas Boulommier, gérant de la société AB Services et président du Medef de Haute-Marne. L'homme se montre sceptique sur l’appel à la sobriété de la Première ministre. Sa PME de maintenance industrielle, installée à Saint-Dizier, a investi dans une table de découpe plasma, très énergivore, pour servir ses gros clients, sucreries et cimenteries. Son dirigeant s’interroge sur sa capacité à amortir l’investissement, tout en baissant sa consommation d’énergie.
L'adaptation du temps de travail en réflexion
« Compte tenu des prix de l’électricité, les entreprises sont déjà mobilisées sur la sobriété », assure Henri Morel, le président de la Fédération des industries mécaniques. Bien que son groupe SFPI ait couvert jusqu’en 2024 une grande partie des besoins en électricité, il a déjà engagé sa réflexion sur la sobriété. Ses nouveaux bâtiments, prévus pour absorber la hausse de 5 à 10% de son activité, doivent être équipés de panneaux solaires sur le toit. Et pour limiter l’éclairage, de grandes fenêtres devraient apporter de la lumière naturelle. Mais ces locaux ne seront pas opérationnels avant l’an prochain. « Pour cet hiver, cela ne nous aidera pas à faire des économies », remarque Henri Morel.
A court terme, l’entreprise est prête à effacer ses consommations, selon les horaires négociés avec son fournisseur d’énergie. Pour aller plus loin, Henri Morel n’exclut pas de réorganiser le travail dans ses usines. Pas avec du travail de nuit ou de week-end, trop cher à mettre en œuvre. « Mais pourquoi pas en équipe décalée ? Pour l’instant, rien n’a encore été discuté avec les salariés. Y aura-t-il des délestages ou pas ? Tout le monde est dans l’attente du plan que le gouvernement doit présenter », pointe le patron, pour qui la priorité de la rentrée sociale sera davantage de déployer les mesures en faveur du pouvoir d’achat dans la foulée de la loi adoptée à l’été. La Première ministre a prévu de présenter ses scénarios sur d’éventuels rationnements début octobre.
Un référentiel pour réduire la conso dans le numérique
Pour déployer les efforts, la Première ministre a salué la proposition du Medef d’instaurer des ambassadeurs de la sobriété au sein de chaque entreprise. De nouvelles pistes restent encore à explorer. Et pourraient constituer des aubaines pour certains groupes positionnés sur ces secteurs. Le distributeur industriel Mabeo industries, implanté à Bourg-en-Bresse (Ain), propose déjà à ses clients un service de détection des fuites d’air sur les compresseurs qu’il installe. « Nous réfléchissons à développer une nouvelle offre d’audits énergétiques », pointe Stéphane Cao, son PDG, qui planche sur les économies d’énergie dans ses propres bâtiments. EDF a travaillé avec le Cigref, l’association qui regroupe les responsables informatiques des grandes entreprises, pour élaborer un référentiel afin de lister les solutions d’économies dans le numérique, autre poste important de consommation d’électricité.
Jérémy Caussade, président d’Aura Aero, pronostique de son côté que « la hausse conjoncturelle des prix de l’énergie va donner un coup d’accélérateur à un mouvement de sobriété énergétique qui restait lent ». La start-up d’une centaine de salariés se veut déjà exemplaire de ce nouvel modèle. Indispensable lorsqu’on fabrique des avions bas carbone. « On ne peut pas concevoir un avion qui émet peu de CO2 avec un mauvais bilan carbone lors de sa fabrication », souligne le patron, dont l'entreprise utilise le bois et le collage à froid pour éviter l’utilisation d’autoclaves, énergivores. L’entreprise a déjà d’autres pistes d’économies en tête, comme diminuer son utilisation de carbone, en le réutilisant ou le substituant.
Mesurer les consommations, un premier pas
Certains partent de beaucoup plus loin. « Dans les bureaux, on chauffe trop. On peut changer le type d’éclairage dans l’usine et surtout arrêter d’éclairer les zones de stockage par exemple », énumère Vincent Mathieu, président du Medef Aube. Il préside l'entreprise de construction Guilleminot, qui espère baisser de 20% sa consommation d’électricité. L’effort est plus important que celui demandé par le gouvernement, mais indispensable. L’entreprise va devoir renouveler d’ici à janvier 2023 son contrat d’électricité et craint un envol de ses coûts. « Si c’est le cas, je n’hésiterai pas à faire tourner mon groupe électrogène au fioul, ce sera plus rentable », avertit son patron.
Patrice Pennel a lui aussi de la marge. Le patron du groupe REG, qui fabrique des équipements industriels, doit changer tous les thermostats dans ses bâtiments. « Je me suis aperçu qu’on ne mesurait rien. Atteindre les 10% de réduction de nos consommations devrait être aisé » reconnaît l’industriel, pour qui l’électricité représente un poste mineur de coûts. « Personne n’avait vraiment de limites. Il faut réapprendre à ne pas surconsommer », plaide Franck Legardeur, fondateur de la start-up Delmonicos, créée en 2021. « Tout le monde n’a que le mot sobriété énergétique à la bouche et pourtant, regardez autour de vous », grince le dirigeant, dont l'entreprise développe une solution d’optimisation des recharges des voitures électriques, aux heures creuses et en fonction des besoins. D’un geste, il montre les travées de l’hippodrome de Longchamp à Paris et les stands des partenaires, toutes lumières allumées sous le soleil de plomb de la fin d’été. « Il y a encore un peu de marge », ironise-t-il.
Solène Davesne avec Jonathan Grelier, Cécile Maillard et Anne-Sophie Bellaiche



